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Veolia et GDF Suez en ordre de bataille pour la prochaine guerre… de l’eau

C’est l’un des enjeux majeurs pour les prochaines décennies. Et la bataille de l’eau ne fait que commencer. Avec, en guise de maréchaux, Veolia et GDF Suez, qui se sont exceptionnellement associés pour construire une unité de dessalement au Koweït. Si l’enjeu est primordial pour les populations, il est une véritable manne économique pour les industriels du secteur.

Les océans couvrent près des trois quarts de la surface du globe et l’eau de mer représente 97% de l’eau sur Terre. Face à cette abondance, l’eau douce n’est qu’une simple goutte, rare et fragile, l’eau potable ne représentant que 0,03%. Une précieuse ressource de surcroît fort mal répartie : 10 pays cumulent 60% des réserves et 1 milliard de personnes vivent dans des zones arides, soit en totale pénurie, soit, le plus souvent, en état de stress hydrique. Outre les conséquences sur la santé, le manque d’eau a un impact sur l’activité économique. Actuellement, 22% du PIB mondial est produit dans ces régions où l’eau est rare. Si rien n’est fait, les experts estiment que le stress hydrique menacera 45% du PIB à l’horizon 2050. Au‐delà des efforts nécessaires pour économiser l’eau et mieux la gérer, une idée a émergé depuis quelques années : dessaler l’eau de mer pour la rendre consommable par les populations et utilisable par l’industrie.

Pénurie ou stress ?

On dit qu’un pays est en situation de stress hydrique quand ses disponibilités en eau par an et par habitant sont  inférieures à 1700 m3. En deçà de 1000 m3 annuels par habitant, on parle de pénurie. Dans les pays développés, la consommation moyenne d’eau est de 320 litres par jour et par habitant, contre moins de 70 litres dans les pays les plus pauvres.

Pour retirer le sel de la mer, il existe deux grandes techniques : le dessalement thermique et le dessalement membranaire. Le premier consiste à porter l’eau à ébullition, qui est ensuite dessalée par condensation. Afin de réutiliser l’importante consommation d’énergie libérée avec cette technique, deux procédés ont été mis au point : la distillation à détentes étagées (MSF, pour multistage flash distillation) et la distillation à multiples effets (MED, pour multi-effect distillation). Avec la technologie membranaire, les sels dissous sont filtrés par des membranes semi‐perméables sous l’action de la pression, généralement grâce au procédé dit de l’osmose inverse (RO) – qui nécessite un prétraitement de l’eau pour éviter le dépôt de matières.

Située à Sidfa, aux Emirats Arabes Unis, Fujaïrah est la plus grande usine de dessalement hybride du monde.
Située à Sidfa, aux Emirats Arabes Unis, Fujaïrah est la plus grande usine de dessalement hybride du monde. Photothèque VEOLIA-Christophe Majani d’Inguimbert

L’union sacrée
On compte aujourd’hui plus de 17 000 usines de dessalement implantées dans 120 pays. Ce marché est en augmentation constante de plus de 10% par an. Selon le centre d’analyse britannique Global Water Intelligence, 130 millions de mètres cubes seront produits chaque jour en 2016, soit un marché annuel d’environ 18 milliards de dollars. Ce secteur très prometteur est dominé par deux champions français de l’environnement : Veolia et GDF Suez. Pour le premier, la construction – et souvent aussi l’exploitation – d’usines de dessalement a généré plus de 600 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2013. En monopolisant un quart du marché mondial, Veolia est le champion toutes catégories de la technologie thermique. Il traite 9 millions de mètres cubes par jour, soit 11% des capacités installées dans le monde. Numéro deux du secteur, Suez Environnement s’est spécialisé dans la filtration membranaire par osmose inverse, technique dont sa filiale Degrémont est pionnière. Grâce à ses 255 unités déjà construites – dont une grosse usine à Barcelone et une autre en cours de construction à Melbourne –, plus de 10 millions de personnes consomment de l’eau dessalée.

Les deux géants français se livrent une concurrence acharnée, mais il arrive qu’ils se retrouvent sur certains projets. C’était le cas, début 2014, quand Veolia a annoncé un contrat de 320 millions d’euros pour la construction, au Koweït, d’une unité destinée à produire 20% de la production d’eau dessalée de l’émirat dès 2017. Veolia construira l’usine de dessalement selon le procédé thermique, mais GDF Suez est présent, aux côtés d’investisseurs koweïtiens et japonais, au sein du consortium qui a obtenu le marché de ce gigantesque complexe combinant production d’eau et production d’électricité (1,8 milliard d’euros au total). Très énergivores, les usines de dessalement thermique sont désormais systématiquement couplées à des raffineries ou à des centrales électriques afin de réduire les coûts. La sophistication croissante des technologies, comme la distillation MED maîtrisée par Veolia dans le thermique ou encore la construction de centrales hybrides qui mixent le thermique et l’osmose inverse, permet d’améliorer l’efficacité énergétique. Quant à l’osmose inverse, ses coûts de production ont été réduits de moitié en dix ans. La filtration membranaire représente 75% du marché, mais ce procédé ne convient pas à tous les types de salinité, surtout si le taux de sel est élevé. Il est généralement utilisé pour des équipements de moindre envergure que le thermique, par exemple pour alimenter une petite île touristique ou un hôtel.

Sur la côte du sultanat d’Oman, au Proche-Orient, l’unité Barka 2 combine une centrale électrique et une usine de dessalement.
Sur la côte du sultanat d’Oman, au Proche-Orient, l’unité Barka 2 combine une centrale électrique et une usine de dessalement. Photothèque VEOLIA-Christophe Majani d’Inguimbert

Impact environnemental
Si l’aventure du dessalement est née aux États‐Unis avec le traitement d’eaux saumâtres pour l’industrie, la moitié de la production actuelle se fait au Proche‐Orient. Le stress hydrique y est permanent, la mer souvent proche, et les réserves énergétiques et financières des États quasiment sans limites. En juillet 2013, Veolia avait déjà signé un maxi‐contrat de 300 millions d’euros pour un site en Arabie saoudite, et, en janvier 2014, un plus modeste (84 millions d’euros) à Bassorah, en Irak. Pour sa part, Suez Environnement est présent à Oman, Bahreïn, Abou Dhabi, etc. Le marché du dessalement est appelé à s’élargir. Actuellement, 40% de la population mondiale vit à moins de 70 kilomètres de la mer, et c’est sur ces zones côtières que va se concentrer la croissance démographique. Selon les prévisions, 70% des habitants de la planète vivront en ville en 2050. D’ores et déjà, plus de la moitié des villes chinoises sont confrontées à des pénuries. Pékin a lancé un vigoureux plan quinquennal de dessalement (2,6 millions de mètres cubes par jour en 2015). Des centaines de millions d’Indiens n’ont pas accès à l’eau potable. La Californie, le Texas et l’Australie souffrent de sécheresses récurrentes. Au Chili, au Pérou et en Afrique, les exploitations minières et pétrolières tirent sur la consommation d’eau. Or, la satisfaction des besoins grandissants d’industries très consommatrices d’eau, comme l’extraction et le traitement du pétrole, des gaz de schiste (États‐Unis), des sables bitumineux (Canada), des phosphates (Maroc), etc., se ferait au détriment des populations sans l’appoint d’usines de dessalement dédiées.

Outre les coûts, le principal frein au développement du dessalement est son impact environnemental, lié aux rejets de saumure dans la mer et de CO2 dans l’air. D’où la tendance récente qui consiste à utiliser les énergies renouvelables dans la production d’eau dessalée. Le solaire semble évident en Afrique du Nord et au Proche‐Orient. Ainsi, l’Arabie saoudite a récemment inauguré une usine alimentée par des panneaux solaires à la frontière du Koweït. Mais il faudra encore beaucoup d’investissements en recherche et développement pour que le coût de cette énergie alternative soit rentable. Pour l’instant, elle se développe grâce aux incitations de certains gouvernements, comme en Australie, où plusieurs usines font appel au solaire et à l’éolien. Alors, un marché d’avenir, le dessalement ? Sans doute, mais il restera toujours une solution de complément, handicapée essentiellement par le niveau de ses factures… salées.

3 questions à Laurent Auguste

Directeur innovation et marchés chez Veolia

Laurent Auguste

The Good Life : Le dessalement est-il la panacée contre la raréfaction de l’eau ?
Laurent Auguste : C’est une réponse de plus en plus utilisée, mais ce n’est qu’une variable de l’équation. La première solution, ce sont les économies. Ainsi qu’une gestion plus intelligente de la ressource, notamment avec l’amélioration des réseaux de distribution qui, dans certains pays, sont fuyards à plus de 50 %. Aujourd’hui, le dessalement ne produit que 0,5% de l’eau consommée dans le monde. Ce marché va encore progresser, notamment pour les industries très consommatrices d’eau, comme les mines ou le pétrole, mais il restera marginal.
TGL : Comment se répartit le marché mondial du dessalement ?
L. A. : Veolia est numéro un sur les capacités installées. Le groupe produit 12,7 millions de mètres cubes par jour dans 108 pays. Dans le thermique, il y a peu d’acteurs, et nous dominons le secteur avec plus d’un quart du marché. Sur la technologie la plus en pointe, appelée MED, nous sommes très largement en avance, sur le plan technique comme en parts de marché, avec 80% des installations. Le marché du membranaire est beaucoup plus éclaté, avec une multitude d’acteurs. Veolia y est aussi présent avec environ 10% du marché. Mais nous nous concentrons sur les plus gros projets où l’enjeu technique est fort. Par exemple, nous avons construit et nous gérons l’usine par osmose inverse de Sydney, dont la capacité de production est de 15 % des besoins en eau de la métropole australienne.
TGL : Quels sont les atouts propres à Veolia ?
L. A. : Au-delà de la technologie, la grande force de Veolia est son expérience d’exploitant. Le groupe a la capacité d’apporter au client les meilleures pratiques de gestion. Nous sommes le constructeur de la formule un, mais pour gagner une course, le moteur n’est pas suffisant, il faut aussi un bon pilote. Dans un domaine aussi complexe que le dessalement de l’eau et son utilisation, il faut combiner les deux.

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