Frank Pinckers

Singapour, le nouveau terrain de jeux de l’art contemporain

La ville‐État est en pleine effervescence. Après le commerce et la finance, c’est au tour de l’art de concentrer toutes les attentions, aussi bien politiques que privées. L’occasion, pour The Good Life, de dresser un état des lieux.

Singapour, au sortir de l’aéroport, est une forêt de grues. Partout se construisent les immeubles de verre et d’acier qui miroitent comme des Ray‐Ban anodisées. Ici se gagnent des hectares sur la mer, sur la forêt tropicale et sur le ciel, comme si la ville‐État de 647,8 km2 se piquait d’une soudaine expansion céleste. Singapour, îlot urbain situé à l’extrême sud de la péninsule de la Malaisie, s’épuise en rêves de grandeur. Elle a fait de son port le deuxième de la planète après celui de Shanghai. Elle a fait de son centre d’affaires la quatrième place financière du monde. Elle a fait de ses habitants les Suisses de l’Asie, avec un ratio de millionnaires (près de 1 million sur 5,4 millions d’habitants) qui ridiculise ceux de Hong Kong, du Qatar ou du Koweït. En cinquante ans, l’ancienne colonie britannique a conquis son indépendance, assis son pouvoir économique. Elle aurait pu s’en contenter, mais ce serait sous‐estimer les desseins visionnaires d’un mini mais surpuissant État qui, de décennie en décennie, repousse plus loin le curseur de ses ambitions. Devenue un hub pour le négoce et la finance planétaires, Singapour se projette déjà ailleurs et nourrit des visées autrement plus stratégiques. La ville se rêve désormais en plaque tournante des arts et de la culture pour toute l’Asie du Sud‐Est.

Singapour, nouveau hub des arts et de la culture en Asie du Sud-Est.
Singapour, nouveau hub des arts et de la culture en Asie du Sud-Est. Frank Pinckers

Elle se pose ainsi en rivale de Hong Kong, l’autre mégapole qui domine pour le moment le marché asiatique en s’adossant à la puissance chinoise. En plein centre‐ville, le National Art Gallery (NAGA) atteste à lui seul de ces nouvelles aspirations. Ce musée de 64 000m2, plus vaste que le Prado, présente la plus grande collection au monde d’œuvres d’art des XIXe et XXe siècles provenant de l’Asie du Sud‐Est. L’édifice réunifie, sous la houlette de l’architecte français Jean‐François Milou (qui a mené à bien la rénovation du Carreau du Temple, à Paris), deux bâtiments historiques de Singapour : la Cour suprême et l’hôtel de ville. Coût du chantier : 500 millions de dollars (432 millions d’euros environ). Consultante pour ce musée, la curatrice anglaise Iola Lenzi, qui est l’une des grandes spécialistes de l’art de cette partie du monde, atteste que, ces dernières années, Singapour a démultiplié, « avec une force de frappe impressionnante », les achats auprès des galeries et des artistes de la région pour compléter sa collection.

Une volonté étatique sans précédent
Le musée du NAGA vient compléter une institution existante, le Singapore Art Museum (SAM), dédié aux arts de l’Asie du Sud‐Est, mais dans ses aspects les plus contemporains. « Avec ses deux institutions, Singapour lance un signal clair à Hong Kong, qui a su attirer des galeries puissantes, asiatiques et internationales (Perrotin, Gagosian, White Cube, etc.), créer un marché solide avec l’aide d’Art Basel Hong Kong et de maisons de vente comme Sotheby’s ou Christie’s, mais qui, à ce jour, ne dispose d’aucun grand musée digne de ce nom », explique l’architecte Jean‐François Milou. Hong Kong s’active pourtant avec le chantier du M+, un musée d’arts visuels dont la construction a été confiée à Herzog & de Meuron. Toutefois, l’édifice ne verra pas le jour avant 2018. Portée par une volonté étatique sans précédent, Singapour « fait de la culture sa vitrine, et affirme ainsi que le pays n’est plus en développement, mais un État développé », explique Iola Lenzi. En cinq ans, la curatrice a vu se développer trois foires d’art contemporain : Art Stage Singapore, qui se tient en janvier, Affordable Art Fair, en avril, et Singapore Art Fair, née en novembre 2014, qui fait le pont entre les galeries asiatiques et celles du Moyen‐Orient. Sans compter deux nouveaux rendez‐vous qui se sont greffés sur la scène singapourienne, l’un dédié à la photographie (Milan Image Art Fair), l’autre au design (Maison&Objet Asia), ainsi qu’une biennale qui existe, quant à elle, depuis 2006.

Singapour, nouveau hub des arts et de la culture en Asie du Sud-Est.
Singapour, nouveau hub des arts et de la culture en Asie du Sud-Est. Frank Pinckers

Y a‐t‐il de la place pour tous ces événements ? L’avenir le dira, mais Lorenzo Rudolf, le directeur d’Art Stage, peut se targuer d’avoir accueilli, en janvier 2015, plus de 45 000 visiteurs, faisant de sa foire le plus grand événement artistique de Singapour et de la ville, une tête de pont pour les artistes de toute la région. « Dès le départ, nous avons décidé qu’Art Stage ne serait pas comme Art Basel Hong Kong, une foire essentiellement occidentale, mais au contraire un salon qui mettrait l’accent sur l’art de la région avec 60 à 70% de galeries asiatiques. » Aujourd’hui, Art Stage réunit une quarantaine de galeries, mais les débuts ont été beaucoup plus modestes. Depuis quelques années, le secteur s’est particulièrement emballé, soutenu là encore par la puissance étatique, puisque, en 2012, le gouvernement a inauguré, dans d’anciens baraquements militaires, un site destiné à accueillir des galeries. Dans ce lieu un peu excentré, elles bénéficient de loyers plus modérés qu’en centre‐ville, où le prix de l’immobilier est exorbitant. Lors de son ouverture, le site Gillman Barracks comptait douze galeries. Aujourd’hui, il y en a dix-neuf. Et pas des moindres, puisque c’est là, dans ce lieu verdoyant où le chant des oiseaux couvre celui de la ville, que l’on retrouve des enseignes puissantes comme Michael Janssen, Sundaram Tagore, Silverlens, Drawing Room ou ARNDT. Les jours de vernissage, les allées bruissent des pas de milliers de visiteurs, mais, le reste du temps, les lieux sont déserts, car si la culture est la priorité du gouvernement, elle n’est pas encore celle des Singapouriens, qui partagent leurs loisirs entre le dining et le shopping dans les innombrables centres commerciaux de la ville.

Gillman Barracks, un ancien site militaire qui accueille désormais 19 galeries.
Gillman Barracks, un ancien site militaire qui accueille désormais 19 galeries. Frank Pinckers

Artistes urbains
« Les moyens sont là. Singapour dispose d’infrastructures uniques dans la région, d’un immense aéroport, d’un port franc, d’un système fiscal extrêmement avantageux, d’une ville moderne, agréable à vivre et ultraconnectée où tout le monde parle anglais. Mais il n’y a pas de terreau culturel, comme dans les autres pays de l’Asie du Sud-Est, où les pratiques artistiques sont fortement ancrées dans l’histoire et où il existe de très grandes collections privées, comme en Indonésie notamment », explique l’un des rares collectionneurs, Guillaume Levy‐Lambert, qui s’est établi à Singapour il y a une vingtaine d’années et qui a construit, avec son compagnon, Mark Goh, un ensemble de 400 œuvres, essentiellement chinoises, dont une partie a été exposée en janvier 2014 chez Sotheby’s Paris. « Depuis quelques années, nous avons recentré nos achats sur des œuvres de la région, car il existe d’excellents artistes indonésiens, philippins et malaisiens. Même la scène singapourienne devient intéressante avec des peintres comme Ng Joon Kiat ou David Chan, qui s’emparent de problématiques de société telles que l’évolution de l’urbanisation ou les enjeux de la génétique. »

Le peintre singapourien Ng Joon Kiat dans son atelier.
Le peintre singapourien Ng Joon Kiat dans son atelier. Frank Pinckers

De son côté, Tan Boon Hui, qui a rejoint le National Heritage Board (NHB) après avoir été le directeur du SAM de 2009 à 2013, précise : « Nos artistes sont des artistes urbains, contrairement aux autres créateurs de la région, davantage marqués par les traditions rurales. Beaucoup d’entre eux utilisent des matériaux industriels ou bien recyclent des éléments trouvés dans la ville. Il y a l’idée que tout peut se transformer en art. » Une nouvelle génération d’artistes éclot, d’autant plus que le gouvernement a impulsé, depuis quelques années, une politique d’éducation qui s’appuie sur deux grandes écoles : le Lasalle College of the Arts et la Nanyang Academy of Fine Arts (NAFA). Depuis 2006, il a même créé la School of the Arts (SOTA), qui forme des jeunes à l’art dès le secondaire, avec un baccalauréat international à la clé. En parallèle, « le gouvernement n’hésite pas à recruter des gens de l’extérieur pour se faire aider et conseiller, explique Lorenzo Rudolf. Il sait où aller, mais il ne connaît pas le chemin, c’est pourquoi il recourt à de nombreux experts internationaux, parmi lesquels beaucoup de Français. Il se pose, à travers la culture, des questions d’identité nationale, mais Singapour est le seul pays vraiment multi culturel de la région et la seule plateforme de calibre international en Asie, en dehors de Hong Kong. » Avec les Singapouriens d’origine chinoise, d’obédience bouddhiste, qui représentent 76,8% de la population, avec les Malais (14%), qui sont musulmans, ou encore les Indiens (7,9%), qui sont hindouistes, Singapour est en train de réaliser que ce multiculturalisme fonde son identité et qu’il constitue même l’un de ses principaux atouts dans un monde où règne le sectarisme. « Si je me suis installé ici, c’est parce que le pays est, à sa façon, très occidental dans son fonctionnement et sa culture, confie Benjamin Milton, un Australien qui a créé, il y a cinq ans, la galerie Chan Hampe. Entre la Chine, l’Inde et les pays de l’Asie du Sud-Est, il y a plus de 3 milliards d’habitants. Il peut y avoir, dans cette partie du monde comme en Europe, deux ou trois villes qui sont des places fortes de l’art. Singapour, indubitablement, sera l’une d’entre elles. »

La galerie Chan Hampe, blottie sous les arcades du mythique hôtel Raffles.
La galerie Chan Hampe, blottie sous les arcades du mythique hôtel Raffles. Frank Pinckers

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Office du tourisme de Singapour :
www.yoursingapore.com

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