Entre Mexique et derricks, au cœur d’un désert balayé par le vent et les trucks, la petite ville de Marfa apparaît comme une curieuse parenthèse arty chez les cow‐boys. Mythique, et presque mystique.

Marfa en chiffres

  • 1 981 habitants aux trois quarts d’origine hispanique.
  • 1 500 m d’altitude.
  • A 300 km d’El Paso et à 100 km du Mexique.
  • 10 galeries et 3 fondations artistiques.

Paris–Houston. Houston–El Paso.

Les bottes de vacher, santiags en crotale, en écaille de tortue, en peau d’iguane ou d’alligator, s’exhibent dans les vitrines de l’aéroport d’El Paso. Le mythe du cow‐boy a la vie dure. La moitié des hommes de l’aérogare portent haut leur Stetson, bas leur ceinturon de cuir à boucle mastoc. J’y croise quelques John Wayne, un Robert Mitchum et deux Marilyn made in Mexico. Dehors, le soleil pointe ses premiers rayons. Le ciel est d’une limpidité qui m’est inconnue, d’un bleu absolument translucide.

L’Interstate 10 qui déroule son asphalte sur près de 1 500 kilomètres, passe à moins d’un kilomètre de l’El Paso International Airport. Les camions longs de 20 mètres, carlingues façon Salaire de la peur, filent à 120 kilomètres à l’heure. La petite Toyota rouge s’insinue dans le lux, trouve son allure, se risque à doubler les monstres de tôle. La route tire un trait noir, rectiligne, au cœur du désert que l’aube éclaire d’un orange hollywoodien. La voiture file dans l’air tel un planeur, sans autre indice sonore que le vent, direction plein est.

Le poste de radio diffuse du rock sudiste, guitare slide, empreint de country et de folk : The Allman Brothers Band, Lynyrd Skynyrd, quelques hits de ZZ Top, les cowboys du Rio Grande. Le trafic se fluidifie. Ne persistent que de rares trucks, éclats métalliques sur la ligne si nette de l’horizon, reflets d’un soleil à peine éveillé qui, déjà, brûle le désert. Le freeway se craquelle. Dans le coin, les températures varient de –20°C à 40°C. Le bitume en porte les stigmates. Les panonceaux couleur jaune d’œuf scandent : « Danger ! Traversée d’antilopes », « Danger ! Zone pénitentiaire. Interdiction de prendre des autostoppeurs ! » La partie gauche de mon encéphale sécrète un scénario qui siérait parfaitement aux frères Coen. A Van Horn, l’Interstate 10 rencontre l’US 90, que longe le Texas and Pacific Railway.

Prada, au milieu des cactus

Les trains, longs comme des kilomètres, roulent dans le vacarme d’essieux antédiluviens. Les ranchs se succèdent. Des noms de cow‐boys posés sur des portails de fer forgé, puis les pâturages désertiques, à perte de vue. Je n’y trouve guère d’Ewing, pas plus de Bush. Des chevaux sans grand panache mastiquent, stoïques. Quelques buissons séchés par le vent. Le soleil violent. Contrôle des patrouilles de la frontière. Le Mexique est à une centaine de kilomètres plus au sud, mais les camions sont inspectés un à un.

Le flic qui demande les papiers ne semble pas du genre à s’en laisser compter. Un physique à la Benicio del Toro, un flingue rutilant et noir, posé sur la hanche. Je présente un passeport plein de visas, que le douanier feuillette avec suspicion, avant de me le remettre et d’indiquer, d’un coup de menton, que je peux filer. J’obtempère à l’injonction. Double à nouveau ces trucks entassés par le contrôle inopiné, me retrouve seul sur la route, jouis des espaces infinis, des montagnes de Chinati, sur lesquelles joue l’ombre portée de rares nuages. Passe le bourg de Valentine, ses 185 habitants.

Trois kilomètres plus loin, c’est là. Mon regard, absorbé par le paysage, a failli la manquer. La boutique Prada, installation minimaliste des artistes scandinaves Elmgreen et Dragset, qui a révélé l’existence de Marfa au grand public, est bien plantée au milieu des cactus. Boutique fictive, œuvre conceptuelle. Chaussures à talons – si hauts –, sacs à main – si chic –, en un bâtiment biodégradable, tel un mirage, comme les restes d’une cité disparue devant lesquels les 30‐tonnes roulent à vive allure, sans s’arrêter.

Les antilopes broutent à ses flancs, les buissons morts s’y amassent, projetés par le vent. L’effet buzz a pourtant fait le job. L’épopée Prada est passée par ici. L’image a fait le tour du monde. Marfa enfin, à 60 kilomètres de là. Une rue principale, l’hôtel de ville – une vaste bâtisse légèrement rococo en son extrémité –, quelques ruelles transversales, la voie de chemin de fer qui la coupe en son centre, des bâtiments rutilants. Pas une âme qui vive. Il est midi, et le soleil est à son zénith.

Les bâtisses ripolinées de la ville.
Les bâtisses ripolinées de la ville. DR

Je gare la voiture devant ce qui ressemble à un ancien cinéma ripoliné de frais, aux côtés d’une Volvo P1800S jaune canari splendide. Traverse la grand‐rue. L’ombre arquée d’un cow‐boy, seul vestige d’humanité en ville à cette heure brûlante, me salue. Je pénètre dans le mythique hôtel Paisano, une demeure des années 30, heureusement fraîche. Un vaste patio, une fontaine et deux énormes trophées : une tête de bison et une tête de taureau. Au comptoir d’accueil, la réceptionniste regarde sa montre. « Il est 13 heures. A cette heure-ci, vous ne trouverez pas grand-chose à manger. Prenez à gauche, puis encore à gauche. Une Suissesse a ouvert une espèce de restau, là-bas. »

Cinq tables, dont deux au soleil. Un léger sandwich de pain bio, un ice tea. Un couple débarque. Ils sont jeunes, ils sont beaux, tout de noir vêtus. L’accent est new‐yorkais. D’où je suis, le château d’eau d’acier de Marfa semble posé sur le chignon de la femme. Ils s’entretiennent de l’exposition Savage Beauty, d’Alexander McQueen, qui débarque à Londres, du festival de design de Sydney, de la fête du Soleil d’Assouan, évoquent Ramsès II. Dans ce décor digne d’Il était une fois dans l’Ouest, c’en est cocasse !

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