J. Craig Venter Institute

Craig Venter : utopiste génial ou scientifique opportuniste ?

Devenu scientifique par hasard, ce chercheur américain semble ne rien respecter. A tout le moins, il ne s’embarrasse pas de la doxa dominante dans un milieu qui lui semble bien confiné. L’objectif de ce serial entrepreneur ? Supprimer la mort, rien que ça !

Le généticien et entrepreneur américain Craig Venter a 68 ans. Pourtant, il pense encore avoir vingt à trente ans de carrière devant lui. C’est en tout cas ce qu’il a affirmé en mars 2014, lors du lancement de Human Longevity (HLI), sa toute nouvelle entreprise avec laquelle il compte défier la mort ou, a minima, la vieillesse. Ainsi donc, après avoir passé au crible la biodiversité des océans, créé la première cellule artificielle, rêvé d’engendrer des bataillons de bactéries productrices de carburants ou assainisseuses d’air, Craig Venter renoue avec ses premières amours : le séquençage de génome humain.

Né à Salt Lake City, dans l’Utah, il est un élève qui préfère le surf à l’étude. Durant la guerre du Vietnam, il est enrôlé dans le service médical de la Navy. C’est ainsi qu’il trouve sa voie et décide, à son retour, d’étudier la médecine. En 1984, il est recruté par le National Institute of Health (NIH), une institution gouvernementale américaine au sein de laquelle il devient l’un des pionniers du séquençage automatisé et l’inventeur d’une approche systématique. Dans les années 90, il s’attire les foudres de la communauté scientifique mondiale en essayant de breveter les gènes humains découverts de façon indirecte grâce à de petites séquences d’ADN mobiles. En 1998, il devient l’homme à abattre pour des centaines de généticiens de la planète. « Il travaillait au sein d’un consortium international, le Human Genome Project, qui visait à réaliser la toute première cartographie du génome humain, explique Romain Koszul, de l’Institut Pasteur. Quand il a compris l’intérêt et surtout les perspectives qu’offrait ce travail, il a quitté le groupe et tenté de le doubler. »

En 1998, Craig Venter lève 300 millions de dollars, fonde Celera Genomics et lance la cartographie de son propre ADN. Son idée ? Vendre à l’industrie pharmaceutique la première description complète d’un génome humain. S’ensuivent deux ans de suspens, durant lesquels un vent « anti‐Craig » – qui reste extrêmement prégnant, d’ailleurs – se lève dans les laboratoires de recherche publics. Résultat ? Match nul : Celera Genomics et Human Genome Project publient leurs résultats la même semaine dans des journaux concurrents. Une prouesse technique, mais qui, pour Craig Venter, ne s’est pas traduite en retombées économiques puisque le consortium Human Genome Project a donné libre accès au résultat obtenu, détruisant au passage le business‐plan de Celera Genomics. Une trahison qui fait sûrement ricaner les orthodoxes. Craig Venter n’a pour autant aucun mal à rebondir.

Leader de la biologie de synthèse
La toute nouvelle cartographie du génome humain suggère que l’homme possède cinq fois moins de gènes qu’escompté. Histoire de compenser, il se propose donc de partir en quête de nouveaux gènes, encore inconnus, éventuellement intéressants et présents dans la biodiversité microbienne. Plus de 60 millions de gènes sont d’ores et déjà identifiés. Et pas seulement pour la beauté de la collection. Il s’agit pour lui d’une banque à idées. « Craig Venter est un visionnaire, assure une ancienne chercheuse du J. Craig Venter Institute qui tient à rester anonyme. Et il a toujours su convaincre les mécènes de le suivre. » En 2009, lorsqu’il annonce vouloir créer la première bactérie au génome fabriqué artificiellement, ExxonMobil met 600 millions de dollars sur la table. « Il avait cette idée en tête depuis 1995, rapporte la chercheuse. Dès que c’est devenu réalisable, il a engagé les recherches. » Avec une façon bien à lui de motiver ses troupes. « Une fois, il a proposé 10 000 dollars à qui trouverait la solution à un problème sur lequel nous butions. Cela nous a aidés à nous concentrer… »

Si le J. Craig Venter Institute est à ce jour l’un des leaders de la biologie de synthèse, aucune des bactéries dépolluantes ou productrices d’essence qui peuplent l’imaginaire de Craig Venter n’a encore vu le jour. Ce qui ne l’a pas empêché, en 2014, de lever 70 millions de dollars pour son nouveau projet, Human Longevity, dont l’objet est de séquencer chaque année près de 40 000 génomes. Des génomes de toutes sortes, appartenant  à des personnes malades ou en bonne santé, à des enfants comme à des centenaires, à des cellules humaines comme à des microorganismes vivant à l’intérieur des hommes. L’objectif ? Constituer une base de données colossale dont l’analyse permettrait d’identifier les gènes de la longévité ou ceux qui prédisposent au cancer. Autant d’informations que l’entrepreneur compte vendre à l’industrie pharmaceutique. On ne se refait pas… Sauf qu’une fois encore le pari est risqué, car nombre d’universités et d’instituts de recherche publics se sont aussi donné les moyens du séquençage massif de génomes humains. L’histoire non plus ne se refait pas : elle radote souvent.