Patrick Tomasso
La ville du futur

A quoi ressemblera la Smart City
de demain ? Une ville sentimentale

Grâce aux systèmes de géolocalisation de nos véhicules et aux applications de nos téléphones, chaque lieu, chaque place et chaque immeuble mémorisé par les traces numériques témoigne des humeurs citadines et des espaces traversés par les habitants : c'est la smart city sentimentale. 

Interagir avec la ville, en faire un lieu d’épanouissement intellectuel et de proximité avec la nature, tel est l’enjeu de la ville sensorielle et intelligente qu’appellent de leurs vœux les urbanistes visionnaires quand on leur demande : « A quoi ressemblera la ville dans trente ans ? » Et Laurent Vigneau de souligner : « Plus on accède facilement aux nouvelles technologies d’Internet et plus les villes grossissent, plus les gens ont besoin de se rapprocher physiquement. La masse d’informations disponibles sur Internet rend encore plus facile l’organisation de rencontres sur des goûts communs. Les réseaux sociaux communautaires comme MySpace, Facebook, Cyworld ou Wallop, contrairement à ce qu’on pourrait croire, poussent à la rencontre. » Carlo Ratti, directeur du Senseable City Lab au MIT de Boston, évoque, dans ses recherches sur le futur urbain, « une ville qui se sert des technologies, mais pour mettre les gens au cœur de la ville. Internet est en train de s’installer physiquement dans notre environnement personnel. »

4 questions à Laurent Vigneau

Rencontre avec Laurent Vigneau, Vice-président de la Société française d’urbanisme (SFU), directeur de l’innovation Ville et Transport chez Artelia.

The Good Life : En tant qu’urbaniste, comment imaginez-vous la ville du futur ?

Laurent Vigneau : Les villes évoluent lentement. La ville du futur ressemblera à la ville d’aujourd’hui. Seules changeront les offres de service, comme les transports, l’habitat, l’accès au bien-être. Les services seront plus précis, plus adaptés aux besoins. La plupart des villes revoient les fonctions organisatrices à l’aune du numérique et repensent leur avenir. On distingue deux façons de faire : d’une part, les villes comme Nice, Montpellier et Rennes, qui englobent le spectre des fonctions de délégation de service numérique. Au cœur de ce dirigisme numérique, la propriété des données reste l’affaire de l’autorité publique. D’autre part, des villes comme Paris, dont la stratégie d’organisation repose sur le libre accès aux informations : l’open data. Dans ce cas, ce sont les usagers et les associations qui s’organisent. Le curseur de la ville à venir se situe au milieu.

TGL : Quel est l’impact du numérique en matière de développement urbain ?

L. V. : Contrairement à ce qu’on pense, Internet ne favorise pas l’installation des citadins à la campagne. Les grandes villes restent le cadre de vie principal. Le numérique est un facteur d’accroissement de la taille des villes. A l’échelle du monde, il y a de fortes disparités d’accès aux réseaux. Les besoins sont immenses. Là où les gens sont les moins connectés, comme en Afrique, l’intégration des réseaux et des smartphones est la plus rapide, car il y a un saut de génération technologique. La prise en main de l’organisation de la ville par le numérique se fait directement sans passer par la case planification. Ce qui se passe en Afrique est source de réflexion pour les urbanistes.

TGL : La smart city est-elle un modèle ?

L. V. : La smart city n’est pas la ville durable, dont l’objectif est le développement économique, social et environnemental. Mais en diminuant la facture énergétique, en facilitant la mobilité, la smart city favorise la vie en commun. La numérisation est un moyen d’optimiser la ville. Elle permet de mieux connaître les gens. Avec les outils de l’open data, on apprend beaucoup de choses sur les façons de circuler, de se comporter, de se rencontrer. On est alors capable de répondre précisément aux attentes. La ville intelligente est un outil pour mesurer et organiser la vie dans l’espace urbain. Le monde est obligé de trouver de nouvelles solutions innovantes pour faire face aux mutations que la planète connaît. Par exemple, on achètera de plus en plus des packs de mobilité sur des plates-formes Internet. C’est peut-être la fin de la propriété de la voiture.

TGL : On parle de living city, de « ville sensible ». Qu’en pensez-vous ?

L. V. : Avec les réseaux sociaux, on a transféré le réel dans le virtuel. La ville sensible est une façon de percevoir la ville en mixant l’espace public réel et l’espace virtuel. Dans cette urbanité, le sentiment fabrique la ville, invente de nouveaux usages. Il fait la part belle aux rencontres, au forum, à la connivence. Plus on transfère du sentiment dans le virtuel, plus les gens se sentent bien, en confiance, et expriment une demande accrue dans les espaces publics. La qualité devient centrale. L’innovation et les nouvelles applications viennent surtout des usages. 

Susanne Seitinger, du Media Lab du MIT, se penche sur l’éclairage futur des villes et s’interroge sur l’impact que peut avoir la technologie LED sur la création d’espaces adaptables à différents usages, à différentes humeurs. Le projet Power Mapping : DIY Microgeneration propose d’utiliser les jeux pour les enfants, les portes tournantes et les tourniquets, à l’entrée des immeubles, pour recueillir, générer et partager de l’énergie.

Des gestes habituels sont ainsi utilisés pour fournir des informations précises sur la façon dont les gens circulent et font battre le pouls de la cité. Un vélo peut, par exemple, être transformé en un instrument de mesure connecté en réseau, en changeant tout simplement le moyeu d’une roue. Nous y voilà ! « La ville est un organisme sensible », estime Nigel Thrift, géographe à l’université de Warwick (Royaume-Uni). Pour ce dernier, « les mégapoles mondiales deviendront un énorme conglomérat d’objets. L’être humain ne semble plus le seul acteur réel. Cet assemblage de gens, d’objets et de flux produit un environnement urbain qui paraît doué de sentiments. » Autant de potentialités qui attribuent aux espaces des valeurs de sensibilité. Autant de sources qui fournissent la tension de la ville en temps réel, théâtre d’expériences inattendues que favorisent les réseaux sociaux.

C’est en effet bien plus les usages, plutôt que les enjeux, de la gestion technologique, administrative et politique qui définiront la ville sensible des temps à venir. Dans cet urbanisme collaboratif dont l’architecte Alain Renk s’est fait le porte­-parole, la gestion des déplacements passe d’un système centralisé à un autre, où chacun peut choisir son itinéraire en fonction des informations collectées. La « familiarité » que l’on peut ressentir vis-à-vis de cette « ville métamorphose » est l’enjeu de la ville de demain, truffée de milliards de puces capables de faire la causette. « La cité sera plus familière parce qu’elle bénéficiera d’un plus grand nombre de services qui favoriseront l’échange, le partage, l’intelligence et le design collectif », explique le sociologue Bruno Marzloff, fondateur du groupe Chronos.

Familière, la cité sera aussi plus sentimentale.

En étudiant le déploiement croissant des flux numériques, le Senseable City Lab dévoile une architecture immatérielle de la ville. « C’est pour cela que je préfère parler de “senseable city” plutôt que de “smart city”, “senseable” mettant plus l’accent sur le côté humain des choses, contrairement à “smart”, qui se réfère davantage au côté technologique, explique Carlo Ratti. J’aime à penser que nos villes deviendront plus “senseable”, avec le double sens de “capable de ressentir” et de “sensible”. » Rendre la ville plus efficiente, certes, mais aussi plus agréable à vivre.
Un des projets les plus connus, développés par Carlo Ratti, New York Talk Exchange, montre sur une mappemonde comment se déploient les échanges d’informations entre la ville de New York et le reste du monde. L’analyse des données, collectées par la visualisation en temps réel des flux téléphoniques et du traçage des échanges à travers le web, met en lumière la force des liens que certains quartiers chic de Manhattan développent avec la ville de Kingston, en Jamaïque. Autant d’informations utiles pour comprendre les phénomènes ­sociologiques et offrir aux urbanistes la mesure des enjeux, qu’il s’agisse des migrations, de la santé des individus ou du climat. Se ­dessine une ville plate-forme d’applications et d’expérimentations à disposition que les usagers peuvent programmer et modifier à ­loisir.

Le New York Talk Exchange, ou la visualisation en temps réel du flux d’informations téléphoniques et numériques entre New York et le reste du monde.
Le New York Talk Exchange, ou la visualisation en temps réel du flux d’informations téléphoniques et numériques entre New York et le reste du monde. Senseable city lab MIT

Les données de l’open data, qui retracent les parcours et les actes quotidiens des habitants d’un immeuble ou d’un quartier, fournissent la matière première de la proximité nouvelle dans laquelle vivront les citoyens d’ici à 2040. Sur le site ­OpenStreetMap, les gens s’entraident de manière spontanée pour créer des cartographies libres et gratuites en apportant des informations de ­géolocalisation afin de simplifier les déplacements de leurs voisins.

OpenStreetMap (OSM) est un projet international fondé en 2004 dans le but de créer une carte libre du monde. Des données sont collectées dans le monde entier sur les routes, voies ferrées, les rivières, les forêts, les bâtiments et bien plus encore !
OpenStreetMap (OSM) est un projet international fondé en 2004 dans le but de créer une carte libre du monde. Des données sont collectées dans le monde entier sur les routes, voies ferrées, les rivières, les forêts, les bâtiments et bien plus encore ! OpenStreetMap

Le dispositif Walk Score permet de mesurer la « marchabilité » (walkability). Il indique quelle proportion de ressources élémentaires du quotidien (boulangerie, ­restaurant, hôpital…) est disponible depuis un lieu dans un temps de marche donné. L’Urban EcoMap de San Francisco propose aux résidents de visualiser sur une carte la quantité d’énergie et de déchets par ­quartier.

« Walk Score » est un outil assez intéressant qui permet de calculer la « Walkability » de votre quartier. Ce système, plutôt ingénieux, évalue dans quelle mesure un quartier est favorable aux piétons.
« Walk Score » est un outil assez intéressant qui permet de calculer la « Walkability » de votre quartier. Ce système, plutôt ingénieux, évalue dans quelle mesure un quartier est favorable aux piétons. Joseph Yates

Objectif : mobiliser les gens, leur proposer des alternatives et ­estimer l’évolution de leur empreinte carbone. Ainsi bat le pouls de la ville dans les cartons des artistes, des architectes et autres urbanistes qui ont pris rendez-vous avec l’avenir.


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