Si les auteurs de bande dessinée ont parfois rêvé le futur, ils l’ont le plus souvent cauchemardé. Régimes totalitaires, conflits atomiques, catastrophes climatiques, mutations génétiques, monstrueuse pandémie… Tour d’horizon de ce que nous réserve (peut-être) l’avenir.

Et quand ce n’est pas la guerre qui menace de détruire la vie sur la planète, c’est la nature qui prend sa revanche sur la folie des hommes. Comme dans la BD Les Eaux de Mortelune (Patrick Cothias et Philippe Adamov), où l’être humain, à force de jouer à l’apprenti sorcier, transforme la Terre en une immense poubelle sans mémoire ni futur et presque sans présent, réduisant Paris à une ville-dépotoir, Babylone lubrique livrée aux fous et aux possédés. Dès 1958, la possibilité d’une manipulation du climat à des fins politiques avait été évoquée par Edgar P. Jacobs dans S.O.S. Météores, une aventure de Blake et Mortimer. Dans Neige (Didier Convard et Christian Gine), les Etats-Unis d’Europe sont coupés du reste du monde à cause de la défaillance des centrales météorologiques censées réguler les saisons. Avec Animal’z, Enki Bilal invente le « coup de sang », un dérèglement climatique brutal et généralisé qui s’abat sur la Terre. Quant aux passagers du Transperceneige (Jacques Lob et Jean-Marc Rochette), ce train qui roule sans jamais s’arrêter, ils sont les derniers Terriens survivants depuis qu’un souffle glacé a balayé la planète.

Dans Orbital, l’humanité doit composer avec des centaines de races extraterrestres dans un univers sombre et réaliste.
Dans Orbital, l’humanité doit composer avec des centaines de races extraterrestres dans un univers sombre et réaliste. Dupuis

Autre source d’angoisse, à l’origine d’œuvres aussi puissantes qu’inquiétantes et qui reflètent nos peurs : la maladie. La Terre de 2990, imaginée en 1964 par Jean-Claude Forest et Paul Gillon dans Les Naufragés du temps, est soumise à la menace d’un « grand fléau » qui ressemble étrangement, avec quelques années d’avance, au virus du sida. Druuna (Paolo Eleuteri Serpieri), au-delà de sa dimension érotique et de la plastique avantageuse de son héroïne, est avant tout une saga d’anticipation. Elle dépeint un avenir angoissant, des siècles après la « grande catastrophe », avec une épidémie létale entraînant des mutations génétiques terrifiantes. Et Péché mortel (Toff et Béhé) décrit une France dirigée par un gouvernement extrémiste qui regroupe dans des camps les individus infectés par la maladie.

Des villes occidentales coupées en deux

Conflits atomiques, accidents climatiques et maladies en tout genre : autant de dangers qui donnent souvent naissance à une société soumise à l’injustice sociale, dans laquelle la majorité de la population connaît la misère, tandis qu’une poignée d’individus s’octroient le pouvoir et la richesse. Dans Gunnm (Yukito Kishiro), les privilégiés habitent une cité aérienne, hors d’atteinte du reste de la population, condamné à survivre dans une ville-poubelle. Dans Golden City (Daniel Pecqueur et Nicolas Malfin), les plus aisés sont à l’abri d’un genre de coquillage flottant ultramoderne, protégés par une police privée à la gâchette facile. Une vision du monde que l’on retrouve dans ­Mémoires de la guerre civile (Richard Marazano et Jean­-Michel Ponzio), qui imagine une sorte d’apartheid urbain dans lequel les villes occidentales sont coupées en deux, avec des zones sécurisées et des espaces de non-droit.

L’avenir vu par la BD n’est parfois rien d’autre qu’une extrapolation de notre société actuelle. A quoi ressemblera le monde de demain ? A une planète privée de ses individus de sexe mâle, sur le modèle de Y, le dernier homme (Brian K. Vaughan et Pia Guerra) ? Ou dominée par les pays du Sud qui prendraient leur revanche sur les Occidentaux, comme dans Mermaid Project (Leo, Corine Jamar et Fred Simon) ? Et si toutes les données numériques s’effaçaient d’un coup, provoquant des ­catastrophes en chaîne, comme dans Bug, le dernier album de Bilal ? Le monde sera-t-il pire ou meilleur qu’aujourd’hui ?

Pour le savoir, le plus simple est de se tourner vers les auteurs de bande dessinée. En gardant à l’esprit la ­remarque de Francis Blake dans Le Piège diabolique, de Jacobs : « Passé, futur… Qui sait si le bon temps dont vous rêvez n’est pas tout simplement le temps présent ? »

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