Si les auteurs de bande dessinée ont parfois rêvé le futur, ils l’ont le plus souvent cauchemardé. Régimes totalitaires, conflits atomiques, catastrophes climatiques, mutations génétiques, monstrueuse pandémie… Tour d’horizon de ce que nous réserve (peut-être) l’avenir.

Des BD où les lendemains déchantent

Mais Les Pionniers et Valérian apparaissent comme des exceptions au sein d’un paysage plus sombre. Car les auteurs de bande dessinée aiment aussi – et surtout – faire preuve de pessimisme. Il faut croire que l’annonce de lendemains qui déchantent stimule plus volontiers leur imagination. Et quelle meilleure manière de susciter l’intérêt du lecteur que de le mettre en garde contre les menaces qui le guettent ?

Valérian et Laureline, Tome 14 Les Armes vivantes, de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières.
Valérian et Laureline, Tome 14 Les Armes vivantes, de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières.

Dans La Foire aux immortels, premier volet de sa Trilogie Nikopol, Enki Bilal met en scène le Paris de 2023, transformé en une agglomération politiquement autonome et irrémédiablement fascisée. Dans V pour ­Vendetta, entamé en 1981, Alan Moore et David Lloyd ne prennent pas la peine de se projeter si loin dans l’avenir : ils décrivent l’Angleterre de 1997, en proie au fascisme et à la paranoïa. Chantal Montellier, à travers des dystopies comme 1996 ou Shelter Market, s’inquiète de sociétés aliénantes qui pratiquent la surveillance généralisée des citoyens et une rééducation idéologique confiée au ministère… de la Santé.

3 questions à Enki Bilal

Enki Bilal.

Eternel visionnaire, Enki Bilal se demande dans Bug, son nouvel album, si nous sommes trop dépendants des nouvelles technologies.

The Good Life : La bande dessinée évoque-t-elle l’avenir avec optimisme ou pessimisme ?
Enki Bilal : L’humanité, depuis la nuit des temps, compose avec la notion de « fil du rasoir ». Les événements s’enchaînent, de l’apaisement au chaos… La création, qui est aussi un regard critique, se nourrit davantage de la peur du chaos que de la recherche de l’apaisement.

TGL : Quels sont les albums qui vous ont le plus marqué par leur vision du futur ?
E. B. :
Je ne suis pas un historien ni, finalement, un grand spécialiste en bandes dessinées. Mais ce qui me vient tout de suite à l’esprit, c’est Cauchemar blanc, de Moebius. Histoire courte, datée de 1974, qui parle de racisme ordinaire. Aujourd’hui, cette histoire est plus que jamais d’actualité… La réalité comme éternel futur proche. Ça en devient glaçant.

TGL : Qu’est-ce qui caractérise votre démarche personnelle, de La Foire aux immortels à Bug, en passant par Animal’z ?
E. B. : Mon approche est celle du démineur de la route qui se déroule sous mes pas. Mes pas allant au rythme de notre propre temps, notre actualité. J’ai ainsi parcouru, en les devançant, les affres idéologiques des dictatures du XXe siècle, la montée et les dérives de l’obscurantisme religieux, la violente mise en garde de notre planète « en personne » et, maintenant, notre avenir proche soumis à notre propre addiction au virtuel. Mais toujours avec une distance. Dérision et humour…

Plus près de nous, Mathieu Bablet, auteur en 2016 de Shangri-La, pointe les dérives d’une société transformée en une dictature soft. La guerre et la religion sont interdites, chacun a droit à un travail – à condition de consommer sans se poser de questions. Mais le pire est toujours possible. Perversion ou sadisme à l’égard du malheureux lecteur – ou, tout simplement, lucidité face à l’évolution possible du monde contemporain –, de nombreuses bandes dessinées imaginent un univers postapocalyptique dans lequel tout est à recommencer. De Jeremiah (Hermann) à Ardeur (Daniel Varenne et Alex Varenne) et à La Survivante (Paul Gillon), la vie après une catastrophe atomique nourrit l’imaginaire des auteurs.

L’humanité a la gueule de bois. Jeremiah est situé dans un monde postapocalyptique à la Mad Max.
L’humanité a la gueule de bois. Jeremiah est situé dans un monde postapocalyptique à la Mad Max. DR

Akira, le chef-d’œuvre de Katsuhiro Otomo, donne à voir la ville dévastée de Néo-Tokyo, en 2019, une quarantaine d’années après la Troisième Guerre mondiale. Dans Jason Muller (Jean Giraud et Claude Auclair), le « grand bouleversement » réduit les peuples d’Europe au nomadisme et à la misère, tandis que les conflits pour les richesses naturelles provoquent une désagrégation du lien social dans Simon du Fleuve (Claude Auclair), deux œuvres créées dans les années 70 et nourries de l’esprit écologiste naissant.

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