Voici une toute jeune distillerie qui, en deux décennies seulement, a réussi à mettre sur le devant de la scène les whiskies produits sur cette petite île écossaise. Visite, au large.

Aller jusqu’à Arran, la plus grande île du Firth of Clyde, à l’ouest de l’Ecosse, tient du périple. Depuis l’aéroport de Glasgow, comptez une heure de voiture, puis autant de traversée en ferry, depuis Ardrossan, pour atteindre enfin Brodick, la « capitale ». Pourtant, Arran est une destination touristique très prisée des Britanniques, qui représentent plus des deux tiers des 300 000 visiteurs qui viennent découvrir ses paysages époustouflants. Grâce au Gulf Stream, Arran bénéficie d’un climat particulier. Ne vous étonnez pas, dès lors, de voir des palmiers orner les jardins coquets des villas du bord de mer ou des collines entièrement fleuries de forêts de rhododendrons et d’immenses digitales. Ici, les touristes ne peuvent pas trop se perdre : une route fait le tour de l’île et une autre la traverse d’est en ouest. De quoi admirer les paysages, en profiter pour visiter le massif château de Brodick qui domine un sublime parc arboré – célèbre pour ses chemins au milieu de rhododendrons centenaires –, ou pousser jusqu’à la pointe nord, à Lochranza, pour découvrir la seule distillerie de l’île. Arran en a compté jusqu’à une cinquantaine, toutes clandestines, mais la dernière, baptisée Lagg, a fermé en 1837. Il aura fallu attendre près de cent cinquante ans, et Harrold Currie, pour qu’on distille de nouveau sur l’île.

La distillerie a été construite en 2005, sur le superbe et sauvage site de Lochranza.
La distillerie a été construite en 2005, sur le superbe et sauvage site de Lochranza. DR

Un pari de plus pour l’ancien directeur de Chivas, dont la vie pourrait faire l’objet d’un biopic tant elle fut riche. En juin 1944, à 18 ans, le jeune garçon de Liverpool s’enrôle dans l’armée et se retrouve en plein cœur du débarquement en Normandie. Il sera le seul survivant de son régiment et sa bravoure sera récompensée par la Légion d’honneur. De retour de la guerre, il se consacre à ses deux passions : le football et le whisky. Après un passage chez le négociant en vins et spiritueux Rigby Evans, il entre chez Seagram et prend la direction générale de Chivas Brothers, à Glasgow, où il fera toute sa carrière. En parallèle, il prend la direction du club de foot de Paisley et devient arbitre international. Ce n’est qu’à 70 ans qu’il concrétise son rêve le plus fou: créer sa propre distillerie. Ce sera à Arran. En décembre 1994, il lance la construction de la distillerie qui sera mise en production en juin 1995. Même si la durée de sa construction – sept mois – peut sembler courte, les travaux ont cependant pris du retard sur le calendrier initial.

La distillerie d’Harrold Currie sur l’île d’Arran ouvre en 1995.
La distillerie d’Harrold Currie sur l’île d’Arran ouvre en 1995. DR

La biodiversité n’est pas traitée à la légère par les habitants et l’île abrite de nombreuses espèces rares, parmi lesquelles des aigles royaux. C’est à cause d’un couple de ces oiseaux majestueux, qui nichait sur la montagne dominant la distillerie, qu’Harold Currie et ses équipes ont dû ronger leur frein en attendant que la nichée prenne son envol pour que les travaux puissent reprendre. Aujourd’hui encore, on peut admirer des rapaces planer au-dessus des champs qui entourent les bâtiments, guettant les nombreux lapins qui gambadent au soleil.

Whiskies d’Arran : le goût de l’indépendance

Dès les premières éditions, les whiskies d’Arran reçoivent un excellent accueil tant de la part des critiques que des consommateurs. Un succès qui ne se démentira pas jusqu’au décès d’Harold Currie, en 2016, et dont Euan Mitchell, l’actuel directeur, arrivé à la tête de la distillerie en 2003, se félicite: « Grâce à la solidité du pacte qui unit les 125 actionnaires, nous faisons partie des rares distilleries encore réellement indépendantes en Ecosse. » Aujourd’hui, six chais abritent les milliers de barriques qui patientent tranquillement dans cet environnement pastoral. De quoi séduire les quelque 106 000 visiteurs qui viennent, chaque année, découvrir le processus de fabrication des différents single malts de la distillerie. Afin de les accueillir, un immense visitor centre, qui emploie 25 collaborateurs, a été ouvert il y a une dizaine d’années – inauguré par la reine Elisabeth II herself. Si la visite permet de se familiariser avec toutes les étapes de fabrication des différents whiskies de la maison, c’est dans les chais qu’on prend la dimension du projet visionnaire d’Harold Currie et du master distiller, James MacTaggart.

Fort de ses quarante ans d’expérience, James MacTaggart officie en tant que maître distillateur à Arran.
Fort de ses quarante ans d’expérience, James MacTaggart officie en tant que maître distillateur à Arran. DR

Ce natif d’Islay a passé la majeure partie de sa carrière à la distillerie Bowmore, y concoctant quelques-uns des plus beaux single malts de la maison. Depuis 2007, l’essentiel de son temps est consacré à Arran, mais il retourne régulièrement dans ses chères îles des Hébrides, le temps d’un week-end. Et lorsqu’on lui demande pourquoi il ne prend pas une retraite bien méritée, la réponse fuse : « Comme c’est une petite distillerie indépendante, je peux m’impliquer dans tout le processus, du début à la fin, pour garantir la qualité de nos différents whiskies. »

La couleur sur les couvercles des fûts permet de repérer les années de production des whiskies d’Arran.
La couleur sur les couvercles des fûts permet de repérer les années de production des whiskies d’Arran. DR

De gros projets de développement

Avec une capacité de production de 1,2 million de litres par an, le site compte effectivement parmi les petites distilleries. Pourtant, avec 110 fûts remplis chaque semaine, la place vient vite à manquer. Pour s’en convaincre, il suffit de visiter les chais. A perte de vue, sur trois, voire quatre ou cinq rangées de haut, les barriques s’entassent. Seule la couleur du couvercle permet de repérer les différentes années de production, à moins de savoir décrypter l’écriture de James MacTaggart qui utilise son propre code pour les repérer.

La couleur sur les couvercles des fûts permet de repérer les années de production.
La couleur sur les couvercles des fûts permet de repérer les années de production. DR

Au total, 22 000 fûts attendent que leur précieux contenu soit assemblé pour créer les différentes références d’Arran. James s’amuse à faire goûter quelques nectars, directement depuis les barriques, aux visiteurs qui ont la chance de profiter de son expertise. Et pour tromper son auditoire, il n’hésite pas à passer d’un essai de vieillissement dans un fût de sauternes à un single malt particulièrement tourbé, vieilli en fûts de bourbon (qui représentent l’essentiel des fûts utilisés), ou encore un single malt légèrement tourbé, mais vieilli en fûts de sherry (de premier ou deuxième remplissage). Seuls deux fûts ne sont jamais goûtés : ceux des princes William et Harry, qui attendent leurs propriétaires au milieu des autres. Les mauvaises langues prétendent, avec un clin d’œil complice, que celui du plus jeune fils du prince de Galles serait vide… Une chose est certaine, James MacTaggart ne compte pas prendre sa retraite prochainement.

La distillerie produit des whiskies à base de variétés d’orge oubliées.
La distillerie produit des whiskies à base de variétés d’orge oubliées.

Une autre distillerie est en construction, à l’autre bout de l’île, à Lagg – là où se trouvait la dernière distillerie en activité au milieu du XIXe siècle. Perchée sur une falaise qui domine la mer (et accessoirement la seule plage naturiste de l’île), cette nouvelle usine à élixirs devrait entrer en production l’été prochain. Pour l’instant, seul un bâtiment est achevé. Grâce à un investissement de plus de 10 millions de livres, le site devrait bénéficier de trois chais de stockage de 10 000 fûts, chacun avec la possibilité d’en construire trois autres. Ici, les alambics vont produire tous les whiskies tourbés locaux. Last but not least, un superbe visitor centre, tout de bois et de verre, sera posé comme une cathédrale au-dessus des lots. De quoi accueillir un nombre toujours plus important de visiteurs. « Nous nous attendons, pour les deux sites, à une fréquentation en hausse d’environ 50 %, déclare Euan Mitchell. J’espère que les touristes seront séduits par notre pari architectural. Je suis confiant ! » Nous aussi !

L’une des références phares de la maison, l’Arran Old Single Malt 14 ans, aux notes boisées et fermes.
L’une des références phares de la maison, l’Arran Old Single Malt 14 ans, aux notes boisées et fermes. DR

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