Les Keys sont un bout du monde, un chapelet d’îles à la végétation tropicale ponctuant les Etats-Unis, à 150 kilomètres de Cuba, très malmené par Irma. Malgré tout, il faut prendre une voiture et louvoyer sur la South 1. L’étrangeté s’offrira au regard curieux.

Flatters insista pour passer au World Wide Sportsman, une bâtisse de style tropical d’Upper Matecumbe Key que l’on peut légitimement qualifier de« paradis de la pêche au gros ». Au milieu du magasin et des cannes à pêche, trônait une réplique du Pilar, le sublime bateau en bois d’Hemingway. Flatters portait une chemise à imprimé palmiers et avait piqué sur un étal une casquette de marin avant de monter s’installer sur le pont à l’arrière, à la place d’Hemingway, sur le fauteuil pivotant et de se mettre à hurler des passages du Vieil Homme et la mer : « But man is not made for defeat. A man can be destroyed but not defeated. » ou encore : «Let him think that I am more man than I am and I will be so. » Les gens s’étaient agglutinés autour du bateau et le prenaient en photo. L’endroit était interdit au public, il n’a pas fallu deux minutes avant qu’on se fasse vider du magasin par deux gorilles, mais Flatters avait réussi son effet, emportant dans son sillage des dizaines de personnes qui l’interpellaient pour se prendre en photo avec lui en l’appelant Ernie ou Papa. 

Le magasin World Wide Sportsman, où trône une réplique du Pilar, le sublime bateau d’Hemingway.
Le magasin World Wide Sportsman, où trône une réplique du Pilar, le sublime bateau d’Hemingway. Adrien Levinger

Islamorada nageait en plein délire.  Et moi-même, ça commençait à me travailler. En conduisant, je jetais des coups d’œil de côté. Flatters semblait avoir pris de l’épaisseur pendant la nuit et sa barbe naissante semblait s’être parée de reflets blancs. Le doute s’immisçait dans mon esprit. Heureusement, la route et ses longues digressions de bleu et d’émeraude me ramenaient aussitôt à la réalité. Les réactions ont été les mêmes quand nous nous sommes arrêtés au ponton de Lower Matecumbe Key, où des mecs à casquette et lunettes Oakley rentrent de pêche ivres morts avec du marlin en veux-tu en voilà qu’ils piquent sur des pointes de fer avant que leur skipper – descendant fatigué du Harry Morgan d’En avoir ou pas – n’en pare les filets. En apercevant Flatters, les types se sont mis à lui parler de pêche comme s’il y connaissait quoi que ce soit. Idem au Hungry Tarpon, cette guinguette flanquée d’un immense « Robbie’s », où un sosie de Bruce Springsteen est venu lui demander un autographe. Mon pote lui répondait dans un anglais pitoyable avec un accent lorrain à couper au couteau, mais le type était fou de joie. Comme s’il discutait avec Ernest Hemingway.

La végétation tropicale offre un cadre de vie idyllique. Key West est une splendeur, avec ses maisons en bois flanquées de gigantesques palmiers ou de bougainvillées.
La végétation tropicale offre un cadre de vie idyllique. Key West est une splendeur, avec ses maisons en bois flanquées de gigantesques palmiers ou de bougainvillées. Adrien Levinger

Le plus bizarre dans cette histoire était que je commençais à m’habituer à cette étrangeté. Après tout, le temps était merveilleux, Flatters, aux anges, et nous avons donc continué à jouer les touristes comme si de rien n’était. Nous nous sommes baignés à Bahia Honda, considérée comme la plus belle plage des Keys et des Etats-Unis – ce qui reste encore à démontrer –, devant les vestiges de l’immense viaduc de chemin de fer détruit par l’ouragan Labor Day en 1935, phénomène surpassant Irma et qui it plus de 400 morts. Nous sommes allés dévorer un lobster reuben sur les Keys Fisheries de Marathon, nous avons sillonné Big Pine Key, fait un stop pour voir les alligators, suivi les cerfs jusqu’au No Name Pub… Partout, les gens étaient hystériques dès que Flatters posait un pied à terre. Il leur citait des passages entiers de L’Adieu aux armes ou des aphorismes du genre « Courage is grace under pressure », et tous l’écoutaient religieusement. Flatters touchait à quelque chose de sacré et c’était fascinant d’en être le témoin. Lorsque nous sommes arrivés à Key West, j’avais l’impression que Flatters avait doublé de volume dans sa chemise à palmiers, et une épaisse barbe blanche lui couvrait maintenant la moitié du visage. Il me regardait d’un œil amusé et ne me parlait plus qu’en anglais ou en français avec un accent américain. Il me parlait de « ses » livres !

Comme un air d’un autre temps à Key West.
Comme un air d’un autre temps à Key West. Adrien Levinger

« Tu vois, après Le Soleil se lève aussi, tout le monde a parlé de la génération perdue. C’est vrai, mais je voulais surtout parler d’amour. Qu’ils soient de la génération perdue ou d’une autre, qu’ils aient connu la guerre ou pas, les hommes n’ont jamais vraiment réussi à aimer. C’est pour cette raison qu’on en est là. Tout ce que je voulais, c’était savoir comment vivre. Peut-être, en apprenant comment vivre, je pourrais finir par comprendre ce qu’il y a en réalité au fond de tout ça. La vérité, c’est que la note finit par arriver. C’est une de ces belles choses sur lesquelles on peut toujours compter. Il faut s’habituer à cette idée que la vie s’écoule si vite qu’en réalité on ne la vit pas, car, de toute façon, personne ne vit complètement sa vie, sauf les toréadors.
OK, Ernie. »

Une aigrette attend le retour de la pêche aux Keys Fisheries.
Une aigrette attend le retour de la pêche aux Keys Fisheries. Adrien Levinger

J’avais passé le cap du ridicule : j’étais désormais en voiture dans les rues de Key West avec Hemingway qui me parlait de ses romans. Nous avons posé nos valises dans une sublime maison historique, la Chelsea House, au 709 Truman Avenue, et nous sommes allés nous promener dans la vieille ville. Passé le côté Disneyland, en plus d’être une cité – farouchement attachée à son passé indépendant de Conch Republic – très tolérante envers les minorités, Key West est une splendeur. Tout pousse ici à une échelle délirante. Les maisons en bois blanc sont flanquées de gigantesques palmiers ou de bougainvillées dont les ombres dessinent partout de magnifiques géométries tropicales. Le concours de sosies avait lieu le lendemain et chaque bar regorgeait de faux Hemingway. Flatters n’avait plus rien à leur envier. Tous se retournaient sur son passage. Lorsque nous sommes arrivés tous les deux au Sloppy’s Joe, le bar créé par Joe Russell, le grand ami d’Hemingway, plusieurs sosies avaient déjà commencé à nous suivre. La plupart portaient des chemises à motifs et des casquettes de marin, comme Flatters, mais lui ne faisait pas semblant. Comme venait de le crier un concurrent en lui servant un mojito: « Key West is happy to see you back, Papa ! »

Mahi-ahi épinglés sur les piques de la marina de Whale Harbor. Composé d’un millier d’îles et d’îlots, l’archipel des keys est une destination prisée pour la pêche et la plongée.
Mahi-ahi épinglés sur les piques de la marina de Whale Harbor. Composé d’un millier d’îles et d’îlots, l’archipel des keys est une destination prisée pour la pêche et la plongée. Adrien Levinger

Après quelques verres, ils étaient des dizaines à nous suivre vers la maison d’Hemingway au 907 Whitehead Street. Flatters avait passé son bras autour de mon cou et me souriait comme un enfant tout heureux d’avoir réussi la meilleure blague de sa vie d’un air qui me disait: « Tu vois que tu as bien fait de venir ! » Les gens sortaient des restaurant pour regarder passer ce défilé, chantaient, hurlaient, dansaient au son des fanfares, comme s’ils ne voyaient pas tous les ans les rues se remplir de milliers de sosies. Mais cette année, c’était différent, le bruit courait de bouches en oreilles : « Ernest est revenu ! »
Porté par la ferveur populaire, le directeur avait fait ouvrir les portes du jardin qui disparut bientôt sous une marée de cheveux blancs et s’avança pour saluer Flatters que tous les chats polydactyles étaient immédiatement venus entourer :
« Monsieur le directeur, cette maison est devenue un grand n’importe quoi. Qui sont tous ces gens qui viennent se photographier en costumes de mariés ? Pourquoi avoir démoli la passerelle qui menait à mon bureau ? Va falloir remettre de l’ordre dans tout ce bazar ! »

Maisonnette à Key West.
Maisonnette à Key West. Adrien Levinger

Il n’avait pas tort, mais cela ne concernait pas seulement la maison. Quiconque serait tombé au milieu de cette scène serait devenu complètement fou. Des centaines de gaillards du monde entier se pavanaient en chemises hawaïennes, margarita ou mojito à la main, en se racontant des anecdotes de pêche au gros ou citant, pour les plus assidus d’entre eux, quelques petites phrases du grand homme. Je crois que j’avais eu ma dose de cinglerie, d’autant que le rhum, bu sans discontinuer depuis deux jours, commençait sérieuse- ment à m’attaquer le cerveau. J’ai embrassé mon vieux Flatters – toujours entouré de ses chats – et je suis rentré à l’hôtel. A peine m’a- t-il reconnu. Sans doute m’a-t-il pris pour Tennessee Williams. Peu importe, je savais que je le retrouverais bientôt à Cuba.

 

 

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