Même si les débuts de la production sont relativement récents, les whiskies français sont entrés dans la cour des grands et rivalisent désormais avec leurs concurrents écossais, japonais et irlandais. Une filière en pleine structuration.

La France, terre de whisky ? Si une telle question pouvait paraître saugrenue au début des années 80, ce n’est plus du tout le cas à présent. Notre pays compte désormais cinquante distilleries en activité, contre cinq en 2004. S’il est vrai qu’en France il n’y a pas de tradition du whisky, nous possédons néanmoins un réel savoir-faire dans le brassage de la bière, la distillation d’eaux-de-vie et la chaudronnerie. Autant d’arguments qui permettent aujourd’hui à notre secteur des spiritueux d’être particulièrement en forme. Et de produire de bons whiskies, puisque pour faire un single malt, il faut de la bière de malt, des alambics et des fûts de vieillissement en bois. Les producteurs se sont même regroupés au sein d’un syndicat professionnel, la Fédération du whisky de France, créée en mai 2016 et dirigée par Philippe Jugé. « Le whisky français commence à compter avec une production de 10 000 hectolitres d’alcool pur par an, annonce ce dernier. A comparer toutefois au cognac, dont on produit 800 000 hectolitres. »

Le domaine Mavela est une distillerie basée à Aléria, sur la côte est de la Corse, à mi-chemin entre Bastia et Porto-Vecchio.
Le domaine Mavela est une distillerie basée à Aléria, sur la côte est de la Corse, à mi-chemin entre Bastia et Porto-Vecchio.

Mais les whiskies français boostent la consommation intérieure, puisque la quasi-totalité des ventes s’effectue sur le territoire national, voire de façon régionale. « Les perspectives de croissance sont très importantes, et le problème ne vient pas de la demande, mais de l’offre », explique Philippe Jugé. Comme nombre de distilleries sont récentes, certaines n’ont pas encore atteint leurs pleines capacités de production et, surtout, le temps de vieillissement légal – trois ans pour obtenir l’appellation single malt – n’est pas encore atteint. « Les  ventes ont été de 800 000 bouteilles en 2016, mais les prévisions tablent sur 3 millions en 2020 », ajoute-t-il.

Numéro un : le whisky breton

Pionnière, la Distillerie Warenghem a décidé, dès 1984, de faire de Lannion, dans les Côtes-d’Armor, l’un des hauts lieux de la production de whisky en France, dans une région d’amateurs de single malts et de whiskeys irlandais. Un pari osé pour cette distillerie plus que centenaire, spécialisée dans les eaux-de-vie de fruits. C’est pourtant là que sortira, en 1987, le premier blend français, le WB, suivi, en 1998, du premier single malt, Armorik. Aujourd’hui, Warenghem totalise le quart des ventes des whiskies français. Désormais, presque toutes les régions de France ont leurs distilleries, Bretagne et Alsace en tête, à l’exception de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur. Là, pas de distillerie, mais un embouteilleur, Guillaume Ferroni, qui fait vieillir, à Aubagne, un whisky de seigle commercialisé sous le nom de Roof Rye.

La Distillerie Warenghem est le premier acteur en France avec 2 000 hectolitres d’alcool pur produits par an, soit un cinquième de la production nationale.
La Distillerie Warenghem est le premier acteur en France avec 2 000 hectolitres d’alcool pur produits par an, soit un cinquième de la production nationale.

Et le style français ? « Par rapport au bourbon, au scotch et au whiskey, la spécificité française, c’est qu’il n’y a pas de style ! concède Philippe Jugé, qui préfère parler de typologies d’acteurs plutôt que de produits. La répartition est assez homogène entre distillateurs historiques, brasseurs et ceux qui partent d’une feuille blanche, avec juste une idée en tête. » Les premiers capitalisent sur un savoir-faire de distillation d’eaux-de-vie et une grande variété d’alambics. Les deuxièmes ont la capacité de produire de la bière en grande quantité – un atout, quand on sait qu’il faut 5 litres de bière pour produire 1 litre de whisky. Quant aux troisièmes, ils ne s’interdisent rien, et leurs seules limites sont l’imagination et leurs capacités financières. Il ne faut cependant pas oublier les embouteilleurs – une quinzaine en France –, qui achètent des jus avant les trois ans réglementaires et les font vieillir dans leurs propres chais. « On compte également quelques vignerons qui se mettent aussi à faire du whisky, précise Philippe Jugé. Ils ont une approche plus axée sur la qualité de la matière première – l’orge –, comme ils pourraient le faire avec un cépage. »

Le domaine des Hautes Glaces, près de Grenoble.
Le domaine des Hautes Glaces, près de Grenoble.

Whiskies français : une législation contraignante

On le voit, le marché du whisky en France se structure, même si la législation reste quelque peu compliquée. Certes, un règlement européen précise les conditions minimales pour pouvoir prétendre, au sein de l’Union, à l’appellation whisky : être à base d’eau-de-vie de bière, vieilli trois ans sous bois et embouteillé au minimum à 40° d’alcool. Par ailleurs, depuis 2015, un cahier des charges précis définit quatre indications géographiques protégées (IGP) européennes pour le scotch, l’Irish whiskey, le whisky breton ou de Bretagne et le whisky alsacien ou d’Alsace. « C’est une bonne chose, mais… depuis le 1er janvier 2017, un décret français précise les règles d’étiquetage : les single malts doivent être âgés de 3 ans et avoir été distillés à partir de 100 % d’orge maltée. C’est totalement débile, car il ne s’applique qu’aux whiskies produits en France ! regrette Philippe Jugé. On peut, dès lors, appeler single malt un distillat belge, polonais ou tchèque qui n’a pas 3 ans et le vendre en France. »

La Distillerie Noyon, installée à Passel, près de Noyon, dans l’Oise, produit du gin et du whisky.
La Distillerie Noyon, installée à Passel, près de Noyon, dans l’Oise, produit du gin et du whisky.

De quoi faire enrager distilleries et Fédération, qui n’ont à aucun moment été consultées ou informées, et rassurer le puissant lobby des whiskies écossais, dont la France est le premier marché. Cela étant, ces ajustements de la législation ne devraient pas perturber le boom des whiskies français. D’autant que les produits made in France conservent une aura non négligeable, et que le succès des whiskies écossais et japonais, notamment, pourrait se retourner contre eux. Les stocks de whiskies âgés sont en forte baisse, mais pas les prix, alors que le compte d’âge sur les bouteilles diminue. C’est exactement l’inverse qui se produit pour les whiskies français. Même si les prix pouvaient paraître élevés lors de leur mise sur le marché, ils sont aujourd’hui dans la moyenne, tandis que l’âge moyen des produits augmente. « Et ça va durer, car nous ne sommes qu’au début du cycle. Plus le temps passe, meilleur est le whisky », se félicite Philippe Jugé. Le temps joue en faveur du whisky français.

Dégustation à la distillerie artisanale Lehmann, près de Strasbourg.
Dégustation à la distillerie artisanale Lehmann, près de Strasbourg.

 

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