Marco Pinarelli

Design libanais : l'incroyable envol de la nouvelle génération

En pleine effervescence créative, mais écartelé entre absence de production industrielle et richesse de savoir-faire artisanaux locaux, le design libanais contemporain s’épanouit logiquement dans l’édition limitée.

Il y a fort à parier que le simple terme de design libanais évoque encore spontanément, en Europe, des rêveries orientalistes flirtant ouvertement avec le cliché. Cliché cultivé certes, mais cliché tout de même : diwans (divans) ottomans du palais de Beiteddine ou mobilier en marqueterie de nacre – plus syrien que libanais d’ailleurs. Idem pour les autres influences « importées », notamment celle du décorateur français Jean Royère, qui avait ouvert une agence à Beyrouth dès 1947, et faisait réaliser sur place, par les meilleurs artisans, les meubles destinés à ses prestigieuses commandes du Moyen-Orient. Une vraie mine d’or pour les galeries vintage même si le stock se tarit de nos jours. Mais quid du designed in Lebanon ? La designer graphique Rana Salam a tenté une ambitieuse explication avec l’exposition Brilliant Beirut, présentée à Dubaï, à l’automne 2015. Elle y démontrait combien l’identité architecturale, graphique ou design libanais, était née avec l’indépendance du Liban (1943) et s’était affirmée tout au long des trente glorieuses.

Pebble platters de Nada Debs.
Pebble platters de Nada Debs.

L’architecte Bernard Khoury, qui a remodelé radicalement la skyline de Beyrouth, et aime déclarer qu’il « ne construit pas seulement des bâtiments mais des situations », ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme qu’« il y a un rapport évident entre la construction du projet nation et celle du projet moderne ». Dans les années 60, son père, l’architecte moderniste Khalil Khoury, avait commencé à dessiner et à fabriquer des meubles en bois courbé pour la société familiale Interdesign – pour laquelle il venait de concevoir un showroom en béton brut qui reste aujourd’hui encore le plus beau bâtiment brutaliste d’Hamra (Beyrouth Ouest). Mais les quinze années de guerre civile (1975-1990) arrêteront net cet élan. Formée en Europe ou aux Etats-Unis pendant les années d’exil, une première génération de designers est rentrée à Beyrouth à l’issue du conflit et, à l’instar de Karen Chekerdjian ou de Nada Debs, a dépoussiéré l’artisanat en le croisant avec un certain minimalisme.

Totem de Karen Chekerdjian.
Totem de Karen Chekerdjian. Nadim Asfar

Design libanais : un avenir à l’international

En 2017, force est de constater que la génération suivante ne se bat sans doute pas avec les fantômes de la guerre, mais bel et bien avec l’étroitesse du marché et l’absence de structures industrielles, susceptibles aussi bien de lui fournir du travail que de fabriquer ses créations à prix accessibles. Marc Baroud, directeur (et ancien élève) du département design de l’Académie libanaise des Beaux-Arts (ALBA) – qui a notamment compté parmi ses étudiants David Raffoul et Nicolas Moussallem (David/Nicolas), Anastasia Nysten ou Carlo Massoud – est catégorique : « J’ai dû supprimer le master en design de produit car le marché n’est absolument pas prêt. Si 20 personnes sortaient actuellement avec un tel diplôme au Liban, que pourraient-elles bien faire ? » s’interroge-t-il avec honnêteté. De fait, la plupart des designers alternent enseignement et architecture d’intérieur pour gagner leur vie, comme si l’ombre de Royère planait encore un peu sur eux.

Le restaurant Kaléo, à Beyrouth aménagé par le studio David/Nicolas.
Le restaurant Kaléo, à Beyrouth aménagé par le studio David/Nicolas. Marco Pinarelli

Hala Moubarak, cofondatrice, avec Guillaume Taslé d’Héliand, de la Beirut Design Fair qui déroulait son édition inaugurale du 20 au 24 septembre 2017, bouillonne : « Beaucoup de designers voudraient rester ici, même si l’on vit tous une relation ambivalente avec Beyrouth. Il faudrait pouvoir créer de petites et moyennes entreprises. Avant la guerre, il y avait plus de 200 ateliers de bois à Tripoli, par exemple, et chacun employait de 40 à 50 personnes. Aujourd’hui, il n’en reste plus que quatre, et seulement quatre ou cinq menuisiers ébénistes. C’est cela aussi le design: du pain sur la table. » Pour Cherine Magrabi Tayeb, fondatrice et commissaire de House of Today, et businesswoman avertie – elle gère le vaste réseau d’opticiens de l’entreprise familiale et lance une collaboration avec le couturier Rabih Kayrouz –, c’est une certitude : l’avenir des jeunes designers libanais doit impérativement pouvoir s’écrire à l’international. Et c’est, précisément, ce à quoi elle œuvre en exposant tous les deux ans, depuis 2012, les créations éditées en séries très limitées d’une vingtaine de talents émergents.

Autopsy de Carlo Massaud.
Autopsy de Carlo Massaud. Hayden Phipps

La plupart des pièces trouvent généralement preneur le soir même du vernissage où le tout-Beyrouth se presse –, et les bénéfices sont redistribués, sous forme de bourses d’études, à l’étranger. Elle promeut aussi inlassablement leur portfolio auprès des galeries phares de la profession telles que Nilufar (Milan), Fumi (Londres) ou Carpenters Workshop (Londres, Paris, New York). Le destin international du design libanais ne fait que commencer !

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