Fripon intégral, y a-t-il une différence entre BD érotique et BD pornographique ?

Tout le monde se pose la question, mais personne n’est capable d’y répondre avec certitude. Comme l’affirmait, en substance, Eric Losfeld, le célèbre éditeur de Barbarella et d’Emmanuelle, la pornographie... c’est l’érotisme des autres.

Plutôt que de tenter de répondre à cette question quasi existentielle, pourquoi ne pas parler tout simplement de bande dessinée « friponne » ? A l’aube des années 90, l’éditeur Les Humanoïdes associés publie un recueil collectif justement intitulé Noëls fripons. Devant le succès rencontré par ce florilège d’histoires aussi courtes que coquines, il récidive en déclinant le concept sous les titres Eté fripon, Dessous fripons, Transports fripons et Ciné fripon. En 2012, une version intitulée Fripon intégral regroupe l’ensemble de ces nouvelles classées X sous une couverture dessinée, comme les précédentes, par Beltran.

Edité à 2 000 exemplaires par les Humanoïdes Associés, Fripon Intégral reprend l’intégralité de la série Fripons.
Edité à 2 000 exemplaires par les Humanoïdes Associés, Fripon Intégral reprend l’intégralité de la série Fripons.

Un « retournement moral »

L’amateur éclairé de bande dessinée qui découvrirait cet album aujourd’hui pourrait s’étonner de voir défiler de nombreux scénaristes et dessinateurs venus du magazine Pilote et de son éditeur, Dargaud. Rachetée à la fin des années 80 par le groupe Média-Participations, la maison fondée par Georges Dargaud fut délestée, par son nouveau propriétaire, d’auteurs jugés trop peu politiquement et religieusement corrects. Certains d’entre eux trouvèrent refuge aux Humanoïdes associés. Bruno Lecigne, directeur éditorial des « Humanos », se souvient de cette période de turbulences: « Au début des années 90, Dargaud s’est défait de son catalogue de bande dessinée dite “adulte” et de ses auteurs jugés trop idéologiques ou licencieux, comme Enki Bilal, Philippe Druillet ou Max Cabanes. Nous étions en plein retournement moral et nous assistions au retour des extrémistes religieux. » Editeur historique de Dargaud, Guy Vidal a suivi le mouvement et a accompagné « ses » auteurs en disgrâce. « Guy est resté deux ans chez nous comme directeur de collection. Il s’occupait des dessinateurs et des scénaristes qu’il connaissait bien, ce qui permettait d’assurer une continuité. Nous avions envie de lancer un “beau livre“ pour les fêtes de in d’année et nous avons eu l’idée de publier un recueil d’histoires érotiques sur le thème de Noël. Guy Vidal a sollicité, entre autres, les auteurs qu’il avait côtoyés à l’époque de Pilote. Comme l’album s’est bien vendu, nous avons édité une anthologie par saison en variant les thèmes. »

Eté Fripon est l’une des quatre anthologies rassemblées dans Fripon Intégral.
Eté Fripon est l’une des quatre anthologies rassemblées dans Fripon Intégral.

Fripon intégral : où sont les femmes ?

Fripon intégral propose un échantillon croustillant de nouvelles érotiques (ou pornographiques, as you like). Les grands noms de la bande dessinée française – essentiellement masculins, hélas – figurent au sommaire, d’Enki Bilal à Paul Gillon, d’Annie Goetzinger à Jean-Claude Forest, de Loustal à Georges Pichard et aux frères Varenne. Les amateurs se délecteront de la présence de l’Italien Horacio Altuna et du Japonais Suehiro Maruo, dont la finesse du trait n’empêche pas la crudité du propos. On connaissait depuis longtemps la capacité du neuvième art à traiter de l’érotisme. Avec sa diversité de graphismes, de tons et de niveaux de lecture, Fripon intégral en apporte la confirmation aussi éclatante qu’excitante.

Denis Frémond

Aujourd’hui, Denis Frémon est peintre. On peut avancer, sans crainte de se tromper, qu’il est aussi un authentique écrivain, à la lecture du « Journal » savoureux, pétri de drôlerie et d’imagination, qu’il tient sur son site Internet. Avant, dans une autre vie, il a été auteur de bande dessinée. La Grande Fièvre reçut d’ailleurs le prix du meilleur premier album au Festival d’Angoulême en 1987. Frémond figure au sommaire de Fripon intégral avec deux récits, dont l’un, De quelques étés, évoque les rencontres amoureuses et sexuelles du narrateur, depuis sa toute première expérience. Le personnage, issu de la « HSP » – la haute société protestante –, passe en revue ses conquêtes successives, été après été. D’une « communiste anglaise et homosexuelle latente » à la pratique (risquée) du sexe à l’élastique, en passant par diverses expériences communautaires et épouses à tendance rigoriste (la faute à la pression maternelle), il fait défiler, d’un ton faussement détaché, tout en sobriété, une vie d’érotisme en même temps que l’évolution des mœurs, des années 60 aux années 90. La peinture a sans doute gagné un artiste à la palette sensible, mais la bande dessinée a perdu un moraliste dont la lisibilité du dessin allait de pair avec l’humour et la justesse d’observation.

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