Qui aurait parié que la Scandinavie deviendrait un jour la terre de prédilection du jazz en Europe ? Festivals, labels et artistes majeurs… La scène scandinave est aujourd’hui foisonnante.

Les vrais amateurs de jazz le savent : en Europe, c’est du Nord que le vent souffle. Si, en France, des artistes comme Ibrahim Maalouf, Laurent Coq ou Yonathan Avishai contribuent à réveiller une scène un peu ronronnante, le nombre de talents scandinaves à avoir réinventé le jazz depuis trois générations est quasiment sans fin. Les plus néophytes retiendront la voix chaude de Lisa Ekdahl, les rythmes électroniques de Nils Petter Molvær ou encore les notes virevoltantes du saxophoniste Jan Garbarek.

Mais ce ne sont là que des ambassadeurs émergeant d’un iceberg musical bien plus impressionnant. Car, au-delà d’une myriade de musiciens au nom parfois imprononçable, d’une quantité impressionnante de festivals ambitieux et pointus et de labels précurseurs, la Scandinavie est surtout parvenue à créer son propre courant musical. Un jazz libre, curieux et novateur, qui multiplie les mélanges et les expériences, et qui n’a pas peur de s’émanciper du carcan sacré de son aïeul américain.

La note polaire

Dès les années 50, une première génération de musiciens scandinaves s’essaie au jazz. Mais alors que le reste de l’Europe s’échine à rejouer des standards américains, les jazzmen nordiques, eux, vont vite prendre une autre direction. Et la distance, l’isolement géographique et les longues nuits polaires vont contribuer à l’apparition progressive d’un jazz endémique et protéiforme. La Norvège se distingue par son goût de l’improvisation et de l’expérimentation, quand, en Suède, on aime essayer le mélange des genres en se frottant volontiers à des registres pop, électroniques ou même hip-hop. Et si le Danemark pratique un jazz plus académique, avec le seul conservatoire de musique rythmique d’Europe du Nord, implanté à Copenhague, le free jazz, qui s’est développé dans le pays depuis les années 70, a contribué à façonner un style national.

Nils Petter Molvær, l’un des représentants les plus célèbres du jazz nordique.
Nils Petter Molvær, l’un des représentants les plus célèbres du jazz nordique. DR

Mais tous les jazzmen nordiques, de Terje Rypdal à Arild Andersen, en passant par Bugge Wesseltoft, ont en commun un goût assumé pour l’exploration. Et à force de tâtonner dans tous les sens, beaucoup ont accouché de véritables courants, tels que le nu-jazz, un jazz vocal particulier, mais aussi et surtout le jazz, tout simplement, nordique. Une musique capable d’autant de force et de vivacité que de silences et de contemplation. Enracinée dans la culture scandinave, elle s’est développée en marge de l’influence américaine qui boudait le jazz venu d’Europe, et se distingue aujourd’hui par sa créativité et sa liberté.

Lisa Ekdahl a contribué à l’essor international du jazz nordique.
Lisa Ekdahl a contribué à l’essor international du jazz nordique. DR

Et si la scène scandinave connaît une période faste, cela n’est pas dû au hasard. « C’est parce que nous travaillons tous dans la même direction, celle du mélange entre les traditions du jazz et la musique contemporaine, explique Magnus Broo, trompettiste du groupe suédo-norvégien Atomic, l’un des jazz-bands les plus en vogue du moment. Cela donne quelque chose de nouveau et de frais. Il faut dire que les Scandinaves sont assez dingues pour faire des choses que les autres imaginent mais n’ont pas le courage de faire. »

Le jazz, fournisseur de fiertés nationales

Le dynamisme créatif n’est pas le seul responsable de cette multiplication des vocations. Si la scène jazz scandinave est aussi riche, c’est d’abord l’œuvre de politiques culturelles actives. Car d’innombrables et très généreuses subventions gouvernementales et territoriales contribuent à la prospérité des musiciens nationaux. En Norvège, par exemple, les réserves pétrolières autorisent des débouchés artistiques difficilement concevables en France. Ainsi, en 2002, la petite ville de Kristiansand (80 000 habitants) a choisi de vendre une partie de son stock d’or noir pour créer la fondation Cultiva, dont la dotation de 1,4 milliard de couronnes a notamment permis la création du festival Punkt, considéré aujourd’hui comme un must par les amateurs d’improvisation.

Le trio EST était l’un des groupes de jazz les plus influents de la planète au début des années 2000. Leur histoire s’arrête brutalement avec le décès de leur leader lors d’un accident de plongée en 2008.
Le trio EST était l’un des groupes de jazz les plus influents de la planète au début des années 2000. Leur histoire s’arrête brutalement avec le décès de leur leader lors d’un accident de plongée en 2008. DR

La politique norvégienne de fonds publics reposant sur le principe que les régions les plus isolées du pays méritent la même qualité de vie qu’à Oslo, y compris en matière d’art ou de culture, le pays compte plus de 400 festivals annuels, dont une vingtaine est consacrée au seul jazz, malgré une population d’à peine 5 millions d’habitants ! Mais fière du talent de ses musiciens nationaux, la Norvège finance aussi la promotion de son art et de sa culture hors de ses frontières. C’est ainsi que le ministère des Affaires étrangères octroie régulièrement des fonds pour subventionner certaines tournées à l’étranger.

Arve Henriksen, lancé par la dotation Norwegian Jazz Launch, a performé au début du mois au Punkt festival… La boucle est bouclée !
Arve Henriksen, lancé par la dotation Norwegian Jazz Launch, a performé au début du mois au Punkt festival… La boucle est bouclée ! DR

En 2013, par exemple, un tiers des artistes en ayant fait la demande ont reçu des aides gouvernementales pour organiser leur voyage. Enfin, au-delà de ces facilités financières, la qualité de l’enseignement est aussi à souligner. Le programme jazz du conservatoire de Trondheim, d’où sortent la plupart des talents norvégiens, le Sibelius Academy Jazz Department, en Finlande, ou encore le master en improvisation jazz de l’université de Lund, en Suède, ont largement contribué à façonner la scène scandinave contemporaine. Avec un terreau aussi fertile, il n’y a rien d’étonnant à ce que le jazz nordique soit aujourd’hui en pleine explosion. Les pionniers ont ouvert la route, et la nouvelle génération compte une profusion de talents tels que Christian Wallumrod, Jaga Jazzist, Jakob Bro, Gaspar Claus ou encore Hanna Paulsberg, pour n’en citer que quelques-uns. Découvrir leur musique devrait vous aider à passer l’hiver.

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