Germana Lavagna

La Stampa : rencontre avec Maurizio Molinari, Directeur de la rédaction

A l'occasion de notre visite dans les locaux du mythique journal de Turin, nous avons rencontré Maurizio Molinari, le Directeur de la rédaction de La Stampa, pour l'interroger sur l'avenir mystérieux du quotidien.

8 Questions à Maurizio Molinari, Directeur de la rédaction à La Stampa

The Good Life : Avez-vous trouvé le bon business-modèle pour La Stampa ?
Maurizio Molinari : [Rire.] Vous savez bien que tous les journaux voient leur diffusion papier diminuer sensiblement depuis un certain nombre d’années. Du côté du numérique, le problème, c’est que la publicité ne rapporte pas suffi samment d’argent. En effet, le prix de la publicité y est fixé par les grands acteurs du marché, comme Google ou Facebook. Nous gagnons de l’argent avec la publicité sur le web, mais pas assez. Aujourd’hui, le seul moyen de survivre, pour un journal qui n’a pas assez de recettes, c’est de couper dans ses dépenses. Afin de réduire les coûts, il nous faut donc diminuer quantitativement notre offre papier, mais aussi augmenter le niveau de notre qualité éditoriale et, sans doute aussi, notre prix de vente. Le seul business-modèle possible est donc basé sur la qualité éditoriale.

Maurizio Molinari, directeur de la rédaction de La Stampa.
Maurizio Molinari, directeur de la rédaction de La Stampa. Germana Lavagna

The Good Life : Cela signifie-t-il moins de pages pour l’édition papier et des articles encore meilleurs ?
Maurizio Molinari : Exactement. Peut-être 24 pages seulement, au lieu d’une soixantaine actuellement, mais une offre éditoriale de tout premier ordre. Le journal papier doit devenir un produit de luxe. Toute l’information sur le web sera gratuite, car on ne peut pas revenir en arrière sur ce point, mais sur le papier, elle sera onéreuse, car c’est le prix de l’excellence. Pour qu’un journal survive, il lui faut être de première qualité.

Selon Maurizio Molinari, « le journal papier doit devenir un produit de luxe ».
Selon Maurizio Molinari, « le journal papier doit devenir un produit de luxe ». Germana Lavagna

TGL : Vous renoncez donc à faire payer l’édition numérique…
M. M. : Nous avons des abonnements sur le web, mais pas assez. C’est juste de l’argent de poche ! Il est inutile d’essayer de gagner de l’argent avec l’information numérique, il faut proposer de l’information gratuite sur Internet et essayer de gagner de l’argent grâce à d’autres produits, en proposant des services en tous genres. Les news doivent être gratuites. Les groupes de presse vont devenir des « fabriques de contenus » diffusés par différents vecteurs : certains seront plus ou moins payants et d’autres seront gratuits. Le site du journal sera totalement gratuit ; l’édition papier, payante. Pour le smartphone ou la tablette, ce sera, par exemple, moitié-moitié… On va dans cette direction, mais le bon équilibre reste à trouver, car nombre de ces vecteurs sont à inventer. La clé, c’est de déterminer ce qu’on offre et ce qu’on fait payer.

Le quotidien, qui est le premier d’Italie à avoir créé son site internet, est équipé d’un studio de télévision et vidéo pour ses éditions numériques.
Le quotidien, qui est le premier d’Italie à avoir créé son site internet, est équipé d’un studio de télévision et vidéo pour ses éditions numériques. Germana Lavagna

TGL : Et la fameuse fusion en cours entre le groupe de La Stampa et L’Espresso va-t-elle dans la bonne direction ?
M. M. : Elle est précisément destinée à réduire les coûts, dans le domaine de l’impression, de la distribution ou de l’organisation de la publicité. C’est une fusion industrielle et non éditoriale. Sur le plan éditorial, nous sommes, et resterons, des entités concurrentes, distinctes et différentes.

La salle de rédaction, au siège du journal.
La salle de rédaction, au siège du journal. Germana Lavagna

TGL : Un journaliste de La Repubblica n’écrira donc jamais pour La Stampa, ou inversement ?
M. M. : Jamais. L’éditorial ne sera pas commun. C’est impensable, surtout dans un pays comme l’Italie où l’identité régionale est forte. La Repubblica est un journal impliqué et politiquement marqué, situé à Rome. La Stampa, en revanche, est un journal indépendant, avec une forte implantation régionale dans le nord-ouest du pays. Ce serait donc une grosse erreur que de vouloir fusionner leurs rédactions et leurs contenus.

TGL : La Stampa se concentrera-t-elle sur son rôle de quotidien régional ?
M. M. : Un journal régional est plus solide qu’un journal national, car il a des racines plus profondes. La Stampa est lu dans des villages très isolés, sans réseaux Internet ou de téléphonie mobile, et parfois même sans télévision. Le seul moyen d’avoir des nouvelles, c’est le journal papier. Nous entendons intensifier ce lien avec nos lecteurs, en étant de plus en plus près de leurs préoccupations, de leurs besoins. Nous couvrons l’actualité nationale et internationale, mais avons, dans chaque numéro, des rubriques régionales qui sont annoncées à la une. Pour nous, le lectorat n’est pas une notion vague. Il s’agit d’individus, et nous voulons être à l’écoute de chacun d’eux et des choses de leur vie.

Le bureau des journalistes de la rubrique «Livres».
Le bureau des journalistes de la rubrique «Livres». Germana Lavagna

TGL : La couverture de la politique étrangère reste néanmoins importante pour La Stampa
M. M. : Bien sûr. L’identité de La Stampa est l’actualité globale. Mais notre identité est aussi locale. La Stampa, c’est donc un journal « glocal » ! Nos lecteurs veulent qu’on leur parle de leur village, mais aussi de ce qui se passe à Washington ou à Pékin.

TGL : Comment expliquer cette dualité ?
M. M. : C’est la caractéristique du Piémont ! Le Piémont, région frontalière héritée de la maison de Savoie, est naturellement tourné vers l’extérieur, vers l’étranger. C’est la région la plus internationale de l’Italie. Regardez ces quatre cartes géographiques sur les murs de mon bureau : l’une est l’agglomération de Turin, l’autre, celle de la région du Piémont, la troisième est celle de l’Afrique et du Maghreb. Enfin, la quatrième est un planisphère. C’est tout cela à la fois, La Stampa !

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