Celle qui fut capitale quand l’Allemagne était divisée cache bien son jeu. Devenue simple ville fédérale, elle abrite aujourd’hui le siège de plusieurs entreprises internationales, accueille diverses instances de l’ONU et reste le point d’ancrage de quelques ministères d’un pays réunifié. Drôle de destin.

L’arrivée en train, à Bonn, a de quoi déconcerter. Petite et vieillotte, la gare fleure bon les quais provinciaux où le temps semble s’étirer lentement, très lentement. Le centre, dans l’ombre de la cathédrale, a des airs de gros bourg assoupi sur les bords du Rhin. « Bonn, c’est deux fois la taille du cimetière de ­Chicago, mais avec deux fois plus de morts. »

La blague court depuis des décennies. L’image est restée. Rien, en fait, ne destinait Bonn à devenir une capitale. Rasée à 30 % pendant la Seconde Guerre mondiale, elle accueille pourtant la séance d’ouverture du Conseil parlementaire en 1948 dans… le musée ­Koenig d’histoire naturelle. Une girafe (empaillée) se serait même invitée sur les photos officielles.

L’ancien parlement de Bonn.
L’ancien parlement de Bonn. Bérénice Debras

En 1949, Bonn est élue capitale fédérale provisoire après un coude à coude serré avec Francfort. Loin de Berlin, capitale historique, mais meurtrie et discréditée, elle est choisie pour son « profil bas ». Konrad Adenauer, l’ancien maire de Cologne, a sans doute fait pencher le vote – le premier chancelier dirigera un pays coupé de sa moitié, la république fédérale d’Allemagne (RFA), jusqu’en 1963.

Bonn la diplomate

Sur les cendres encore chaudes du pays, la démocratie a alors un long chemin à parcourir, à tous les niveaux. Second secrétaire à l’ambassade de Grande-Bretagne, l’écrivain John Le Carré assiste, à l’époque, depuis son balcon diplomatique, à la vie de la ville. « L’Allemagne de l’Ouest de Konrad Adenauer n’était pas toute rose, loin s’en faut : l’on y retrouvait partout d’anciens cadres du régime hitlérien », écrit-il en 1991 dans la préface d’une nouvelle édition de son livre Une petite ville en Allemagne (sorti en 1968) dont l’intrigue se déroule à Bonn.

La Beethovenhalle, auditorium dédié au compositeur, né à Bonn en 1770, inauguré en 1959, où, par quatre fois, de 1974 à 1989, le président fédéral allemand a été élu.
La Beethovenhalle, auditorium dédié au compositeur, né à Bonn en 1770, inauguré en 1959, où, par quatre fois, de 1974 à 1989, le président fédéral allemand a été élu. Michael Sondermann

Au fil des pages, un nid d’espions, de journalistes et de lobbyistes se dessine autour des politiciens et diplomates. De la guerre froide au dégel… jusqu’à ce que le mur de Berlin tombe et que l’Allemagne soit réunifiée. Au ­Bundestag, le vote houleux de 1991 donne la capitale à ­Berlin (338 voies contre 320). Pour Bonn, c’est une perte colossale, une amputation.

Elle aura toutefois assez de temps pour s’adapter : le Parlement ne rejoint effectivement les rives de la Spree qu’en 1999. Pour surmonter les pertes d’emplois, la loi ­Berlin-Bonn de 1994 impose « une répartition juste des tâches » entre les deux villes, laissant six ministères (dont certains pour partie) à Bonn (parmi lesquels la Défense, l’Environnement, l’Éducation, la Recherche). « Chaque année, on parle de les déménager à Berlin, mais cela coûterait entre 2 et 5 milliards d’euros contre les 8 millions annuels actuels », avance Monika Hörig, la porte-parole de la ville.

Un costume trop grand à porter ?

Aurait-on, aussi, peur de perdre des habitants ? Pas vraiment. « On compte aujourd’hui 322 000 habitants contre 295 000 quand la ville était capitale. Bonn et la région ont reçu une compensation budgétaire de 1,43 milliard, ce qui a permis d’investir dans plusieurs secteurs, dont l’éducation, la recherche et l’informatique », commente Monika Hörig. Le train de vie de cette « modeste » capitale (le mot lui colle toujours à la peau) a laissé de beaux restes.

Le bâtiment du secrétariat mondial sur les changements climatiques (au fond) et celui de la Deutsche Welle, la radio internationale allemande (à droite) installée à Bonn en 2003.
Le bâtiment du secrétariat mondial sur les changements climatiques (au fond) et celui de la Deutsche Welle, la radio internationale allemande (à droite) installée à Bonn en 2003. Bérénice Debras

« En cinq décennies, la ville s’est dotée de bonnes infrastructures : un métro, un aéroport, une ribambelle de musées et un opéra. Mais tout cela a un coût. Sans être capitale, une ville de notre taille a du mal à boucler son budget avec, notamment, un orchestre de 120 musiciens. » Aujourd’hui, Bonn semble porter un costume trop grand. Le comble ? Elle a laissé filer Haribo, la maison du petit ourson fondée ici en 1920. « Ils avaient besoin d’un très grand terrain que nous ne pouvions pas leur offrir, résume Monika Hörig. Le chômage est de 7 % avec des sans-emploi de longue durée [il est de 6,4 pour le pays, NDLR]. C’est un véritable problème, car nous n’avons que des emplois à haute qualification à proposer. »

Reste un autre défi : faire face aux demandeurs d’asile. « Bonn a toujours été très internationale », poursuit la porte-parole de la ville. Lors du transfert de capitale, le jeune gouvernement a œuvré pour attirer l’ONU, qui compte désormais dix-neuf institutions – dont le Secrétariat mondial sur les changements climatiques. La plupart ont pris leurs quartiers dans l’ancien bâtiment des députés, entièrement rénové pour l’occasion. « Nous sommes très bien logés, souligne Alice Fiser, chef de l’Unité d’information générale de l’ONU. A New York, on se bat pour trouver l’espace dans les bureaux. Pas ici. »

L’ONU compte un millier d’employés à Bonn, sur les 41 081 personnes dans le monde. L’ancien Parlement accueille ses réunions, tout comme le World Conference Center, ouvert en 2016, après de nombreux scandales financiers. A côté, le bâtiment tout en longueur, couvert d’antennes, abrite, depuis 2003, la Deutsche Welle, la radio par ondes courtes, ­Internet et satellite qui diffuse en trente langues. Elle a aussi une télévision.

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