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L'extraordinaire marbre de Carrare fait son retour

Autrefois matière première des plus grands sculpteurs, le marbre de Carrare avait perdu de son éclat dans les années 80. Il a, depuis, opéré un retour inattendu et réussi, surfant sur le savoir‑faire historique des artisans de Carrare et sur une belle diversification. Un sujet passionnant.

Une Cadillac modèle Fleetwood 53 trône dans une rue de Carrare, petite ville de Toscane située aux pieds des Alpes apuanes. Habituellement rose ou jaune, ce modèle est toutefois d’un genre très différent : complètement blanc, il détonne au milieu des rues colorées de la ville. Les garagistes ont ­depuis longtemps cessé de vouloir remorquer ce véhicule en marbre, grandeur nature, de 24 tonnes, œuvre du sculpteur français Roland Baladi. Se prenant d’intérêt pour ce matériau dans les années 80, il décide de se rendre à Carrare pour y perfectionner sa technique. Il commence par produire différents objets du quotidien, comme le grille-pain ou le fer à repasser, jusqu’à ce qu’il s’attaque à un bloc de 70 tonnes pour reproduire cette ­fameuse Cadillac. Le choix du marbre illustre bien ce qu’est devenu ce matériau au cours du XXe siècle : de plus en plus populaire et mondialisé, il n’a pas échappé à une certaine banalisation.

La «Cadillac Fleetwood 53» a été réalisée par le français Roland Baladi dans un bloc de marbre de 70 tonnes.
La «Cadillac Fleetwood 53» a été réalisée par le français Roland Baladi dans un bloc de marbre de 70 tonnes. DR

Un savoir-faire historique à Carrare

Le marbre de Carrare doit d’abord sa renommée à sa structure physique exceptionnelle. « Il a la particularité d’être un peu rugueux, avec une structure saccharoïde, ce qui le rend plus facile à découper que d’autres marbres, explique Marco Ragone d’IMM Carrara, consultant spécialiste des marchés de la pierre. C’est cette particularité qui a attiré les sculpteurs de l’Antiquité. À l’origine, les premiers monuments en marbre ont été construits en Grèce, avec du marbre grec. Puis l’essor de Rome a amené les sculpteurs romains à rechercher des gisements plus près de leur capitale. Ils ont alors découvert celui de Carrare, appelé marbre de Luni, du nom de la région à l’époque. » Le marbre de Carrare recouvre alors les édifices romains, et le marbre romain supplante définitivement le marbre grec. La demande est inexistante durant les invasions barbares, mais elle repart avec l’essor du christianisme et l’édification des lieux et des objets de culte.

Il gagne encore en prestige lorsque de grands artistes l’utilisent comme matière première pour leurs œuvres, à l’instar du sculpteur Nicola Pisano qui, au XIIIe siècle, réalisait des chaires de baptistères et de cathédrales en marbre. Carrare obtient définitivement ses lettres de noblesse au XVIe siècle, en fournissant le marbre au sculpteur Michel-Ange pour son David et pour la Pietà. Toutefois, la reconnaissance internationale viendra après la Seconde Guerre mondiale. « À partir des années 50, les producteurs de Carrare commencent à voyager pour exporter leur marbre et importent aussi des pierres, comme l’onyx ou le marbre noir. La ville de Toscane devient alors le supermarché de la pierre. »

À côté des caves de marbre, où se trouvent les gisements les plus profonds, mais aussi les plus purs, les carrières gigantesques à ciel ouvert se multiplient. Elles symbolisent la mutation de la ville vers une activité plus industrielle et dont les marchés sont désormais mondiaux. Cette transformation se double d’une évolution des techniques d’exploitation : dans les années 50, les blocs de marbre étaient transportés avec des poulies et des treuils. Désormais, les artisans sont des industriels qui investissent dans des scies à diamant, puis dans des outils de coupe au jet d’eau à haute pression. Carrare bénéficie également de sa culture inégalée dans le travail de ce matériau et devient une plaque tournante : les producteurs du monde entier y envoient leur marbre afin de bénéficier des technologies et du savoir-faire de ses artisans. « Aujourd’hui encore, quand un producteur veut introduire une nouvelle pierre sur les marchés, il doit passer par Carrare », explique Marco Ragone.

Part de marché du marbre.
Part de marché du marbre. Ariel Martín Pérez

Un matériau fait pour durer

Dans les années 80‑90, le marbre n’a plus la cote et ne fait plus rêver. On le considère comme tapageur, trop « nouveau riche ». Les architectes s’en détournent donc, suivis des artistes. Carrare craint alors pour son activité ancestrale, menacée de disparaître. Et ce d’autant plus qu’en 2000 elle voit arriver la concurrence des pays émergents à bas coûts, comme la Chine, l’Inde ou le Brésil. Et effectivement, la Chine est aujourd’hui le premier producteur de pierre du monde, mais Carrare a su garder la main sur le marché du marbre de luxe.

Le come-back commence après la crise de 2008. Les pays émergents producteurs de marbre, mais attirés par le prestige de celui de Carrare, n’hésitent pas à investir directement dans les carrières pour assurer leur approvisionnement. En 2010, l’entreprise de construction émirienne Depa, qui a déjà utilisé du marbre pour la construction de la Burj Khalifa, à Dubaï, rachète l’entreprise Carrara Middle East Industrial, entreprise contractante du producteur Carrara.

Les pays émergents font quant à eux décoller la demande de marbre Calacatta, qui se trouve à Carrare et se distingue par ses marbrures jaunes. Or, seule une poignée de caves produit ce type de marbre. La demande triple entre 2008 et 2013, période durant laquelle les prix augmentent de près de 7% par an. En parallèle, les pays développés manifestent un regain d’intérêt pour le design des ­années 80. « Après la récession, les gens sont plus à l’aise en achetant des produits de luxe traditionnels, construits pour durer, et dont la valeur est restée élevée pendant des ­années », explique ­Rodman Primack, designer et directeur de la foire Design Miami, cité par le Wall Street Journal. Le matériau est toutefois utilisé de manière moins tapageuse que dans les années 80, et tous les éditeurs de mobilier contemporain ont maintenant leur table en marbre. Une tendance qui se concrétise par la construction de bâtiments tout en marbre, comme l’opéra d’Oslo, inauguré en 2008. Par ailleurs, l’utilisation du marbre de Carrare se diversifie : des designers, notamment en Italie et aux États-Unis, y recourent désormais pour produire… des lunettes.

Inauguré en 2008, l’opéra d’Oslo a été construit tout en marbre. Il est signé du cabinet Snohetta.
Inauguré en 2008, l’opéra d’Oslo a été construit tout en marbre. Il est signé du cabinet Snohetta.

Un marché de niche prospère

Aujourd’hui, Carrare produit 1 million de tonnes de marbre par an. C’est peu sur un marché de la pierre de 140 millions de tonnes par an. Une valeur qui a toutefois fortement progressé (+ 24,4 % du prix de la tonne en 2015 par rapport à 2014), tirée, selon IMM Carrara, par les ventes de marbre. En prime, la Toscane a su profiter intelligemment de ce come-back en votant, au début des années 2010, des lois pour inciter les carrières à transformer sur place au moins 50 % de leur marbre. Résultat : en 2015, 25 % du PIB de la Toscane venait de cette industrie. Désormais, la ville peut se vanter, en plus de posséder d’immenses ressources, d’avoir réussi à sauvegarder et à faire prospérer la marque « marbre de Carrare ».

Serge Hugon, pèlerin de la « Mecque du marbre »

À côté du port dans lequel se concentre le commerce de marbre, Carrare abrite quantité d’ateliers de sculpteurs où les artistes du monde entier viennent se former. C’est en 2000 que le sculpteur français Serge Hugon décide de s’y rendre. « Le marbre de Carrare est réputé pour son grain, qui reproduit un peu celui de la peau. Sur le figuratif, ça donne quelque chose de vivant », explique l’artiste. Le sculpteur passe alors plusieurs jours dans une résidence d’artistes. « J’ai rejoint l’atelier de Boutros Romhein [artiste italo‑syrien, NDLR]. J’y ai appris différentes techniques, et notamment celle des trois points, qui consiste à taper trois fois pour que le morceau du milieu saute. Aujourd’hui, les techniques manuelles sont de plus en plus remplacées par les machines à diamant. » Depuis 2000, le sculpteur revient à Carrare chaque année. En septembre, de préférence, pour éviter les hivers rudes au pied des montagnes. C’est désormais moins le marbre de Carrare pour lui-même qui intéresse le sculpteur, que la possibilité d’avoir accès à une grande palette de marbres. « La dernière fois, j’ai acheté du marbre de Belgique, c’est un marbre noir », conclut Serge Hugon.

À noter qu’il est possible de visiter les ­carrières de marbre de Toscane en 4×4, avec un guide.
Cave di marmo tours, Carrare.
Tél. +39 (05) 85 18 100 37.
www.cavedimarmotours.com

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