Pour revitaliser une région en perdition, le Japonais Fram Kitagawa a installé 200 œuvres d’art contemporain en pleine nature. La visite de cette gigantesque galerie à ciel ouvert dure trois jours. Le temps de laisser opérer le charme du slow art signé Yayoi Kusama, Carsten Höller, Jenny Holzer, Christian Boltanski, Dominique Perrault et Marina Abramovic…

Tokyo n’est qu’à deux heures de train, mais les pulsations de son océan de béton, ses ­délires high-tech et ses étranges sous-cultures urbaines font partie d’un autre univers. Au cœur des Alpes japonaises, la région d’Echigo­-Tsumari symbolise l’autre Japon, rural, rouillé, lent, dont les bourgs se délitent et les traditions se perdent à force de voir les enfants fuir vers la grande ville. Ici, les lacets de la route de montagne serpentent dans une forêt dense de chênes, d’érables, de hêtres et de châtaigniers. De temps à autre, on traverse un hameau de maisons en bois dont les vieux habitants se meuvent au ralenti. Au moment où la forêt fait place à des alpages couverts de fleurs, rapide coup d’œil sur la carte. Oui, c’est là, près du parking du Mountain Park Tsunan, que devrait démarrer le sentier menant au lac près duquel se trouvent les cinq points du parcours artistique marqués M001, M002, M003, M005 et M024. On se gare, on marche en ouvrant l’œil.

Cet immense musée à ciel ouvert est disséminé sur un rectangle de 40 km sur 30 et bénéficie d’un cadre naturel remarquable.
Cet immense musée à ciel ouvert est disséminé sur un rectangle de 40 km sur 30 et bénéficie d’un cadre naturel remarquable. Gentaro Ishizuka

A 150 mètres du lac, un petit hangar se détache dans un champ. Serait-ce M003 ? A travers une fenêtre, on découvre que son intérieur est une plage de sable plantée d’une forêt de 7 000 crayons usagés : une œuvre de l’artiste japonais Jun Honma dénommée Bosquet. Plus loin, se détachant devant les lotus du lac, voici M002 : une sculpture en bronze du Bulgare Georgi Tchapkanov qui représente des chèvres bioniques, pattes articulées en métal, corps recouverts d’une armure de feuilles d’acier… Au bord de l’eau, voici M005 : créé par Eri Kurimura et baptisé Renaissance, c’est un oreiller en marbre posé sur une plate-forme de gazon faisant office de lit. A 400 mètres de là, caché dans des fourrés, M001 est un énorme four de campagne en brique importé de Chine par l’artiste Cai ­Guo-Qiang, qui l’a rebaptisé Musée-Dragon d’art contemporain et y héberge de mini­-expositions d’artistes qu’il apprécie : Kiki Smith y a ainsi montré des sculptures de femmes, Jennifer Wen Ma l’a rempli d’une tonne d’encre de Chine… Enfin, nous dénichons M024 (trois sphères parfaites du Coréen Lee Jae-Hyo composées de troncs d’arbres empilés et découpés) en revenant à la voiture. Il est temps de reprendre la carte : Y011, Y012, Y013 et A003 sont à moins de dix kilomètres. Allons-y !

Le « Musée-Dragon d’Art Contemporain », de l’artiste chinois Cai Guo-Qiang.
Le « Musée-Dragon d’Art Contemporain », de l’artiste chinois Cai Guo-Qiang. Anzai

Chasse aux trésors au cœur des Alpes japonaises

Cet étrange jeu de piste, qui permet d’admirer près de 200 œuvres d’art contemporain, devient vite addictif. Certaines sculptures sont visibles depuis la route, mais d’autres pièces se dissimulent dans la végétation. De plus, cet immense musée à ciel ouvert, disséminé sur un rectangle d’environ quarante kilomètres sur trente, bénéficie d’un remarquable cadre naturel.

Cet immense musée à ciel ouvert est disséminé sur un rectangle de 40 km sur 30 et bénéficie d’un cadre naturel remarquable au cœur des Alpes japonaises.
Cet immense musée à ciel ouvert est disséminé sur un rectangle de 40 km sur 30 et bénéficie d’un cadre naturel remarquable au cœur des Alpes japonaises. Gentaro Ishizuka

Autour de la vallée du fleuve Shinano, le plus long du Japon (367 km), de petites routes sauvages se hissent à flanc de montagne ou suivent des gorges creusées par des rivières. A proximité des villages, les rizières en terrasses ouvrent des clairières parsemées de bambous devant la masse sombre des forêts. On s’arrête aussi parfois face à des cascades, sur des ponts ­suspendus, devant un temple adossé à la montagne. Quant au stimulant ­parcours artistique, il propose de découvrir de nombreux créateurs japonais peu connus en dehors de l’Archipel, dont certaines œuvres sont de belles surprises, comme les sculptures métalliques de lapins et d’hommes-oiseaux de Yoshiko Fujiwara, le poétique musée créé par Hachi et Seizo Tashima dans une ancienne école, dont toutes les pièces sont traversées par des fagots géants de branches colorées, ou encore l’observatoire de la terre et du ciel créé en pleine nature par Kenji Yanagi.

Le poétique musée créé par les japonais Hachi et Seizo Tashima dans une ancienne école (2009).
Le poétique musée créé par les japonais Hachi et Seizo Tashima dans une ancienne école (2009). Takenori Miyamoto et Hiromi Seno

Les stars internationales – Yayoi Kusama, Carsten Höller, Jenny Holzer, Ilya et Emilia Kabakov… – sont également au rendez‑vous dans les Alpes japonaises. Côté français : Christian Boltanski, Dominique Perrault, Claude Lévêque, Jean-Michel Alberola… Cerise sur le gâteau : il est possible de loger dans la Dream House, une maison traditionnelle en bois transformée par Marina Abramovic, la papesse de l’art performance. On y dort dans une sorte de grand sarcophage, habillé d’une combinaison conçue par l’artiste. Au petit matin, on y consigne son rêve en espérant que Marina Abramovic le retiendra pour le fixer en photo dans son Dream Book. Plus extraordinaire encore, et méritant à elle seule le voyage, la House of Light à toit rétractable de James Turrell offre deux chambres pour passer la nuit. Couché sur le tatami, le visage vers le ciel, on assiste alors aux deux fantastiques light-shows créés par le maître de la lumière, lors du coucher et du lever du soleil.

La « House of Light » de l’Américain James Turrell (2000).
La « House of Light » de l’Américain James Turrell (2000). Anzai

Y aller

  • Pour rejoindre l’Echigo-Tsumari Art Field : prendre la ligne Shinkansen Joetsu, de la compagnie Japan East Railway, reliant Tokyo à Niigata. Descendre à Echigo-Yuzawa, d’où partent des trains en correspondance pour Tokamachi (ligne Hokuhoku), parfois directs, parfois avec changement de train à Muikamachi. A la gare de Tokamachi, vous trouverez plusieurs loueurs de voitures, dont Toyota Rent A Car.
    www.echigo-tsumari.jp/eng
  • Pour passer une nuit dans la House of Light de James Turrell : http://hikarinoyakata.com/eng
  • Pour la Dream House de Marina Abramovic : www.tsumari-artfield.com/dreamhouse/en/online
  • Si vous avez huit jours : vous pouvez poursuivre par un séjour sur l’île de Sado, un petit joyau que les temples, les paysages déchiquetés de la côte nord, la forêt de cèdres, les représentations de théâtre nô, les sites de plongée et l’excellent saké donnent bien des raisons de parcourir. Reprendre alors le Shinkansen d’Echigo‑Yuzawa à Niigata : un ferry part pour Ryotsu, sur l’île de Sado (où on peut réserver voiture et hôtels sur Internet).

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