En cent cinquante ans, les anciens Chantiers de l’Atlantique ont construit 120 paquebots, dont les mythiques Normandie et France. Pôle d’excellence industrielle, poumon économique du département de Loire‑Atlantique, le plus grand chantier naval d’Europe, propriété du coréen STX depuis 2007, va passer sous pavillon… italien ! Une page se tourne pour cette industrie aussi complexe que stratégique.

Un géant des mers haut de 72 mètres et long de 362 mètres quitte le berceau des chantiers STX et descend lentement l’estuaire de la Loire, escorté par une flottille de petits bateaux ­crachant des gerbes d’eau. Après les trois coups de corne de brume, l’Harmony of the Seas passe devant le pont de Saint-Nazaire, frôle le fort de l’Eve et prend le large. Nous sommes le 15 mai 2016. Les Nazairiens se sont placés au bout de la jetée du Vieux Môle ou sur l’île du Petit-Maroc, face au port, pour profiter du spectacle et admirer, une fois de plus, le savoir-faire et la prouesse technique qu’exigent la conception et la construction de ces paquebots hors norme. Depuis plusieurs générations, les Nazairiens vivent au diapason de ce chantier qui s’étend sur plus de 100 hectares. Ils sont familiers de l’aire de prémontage de plus de 900 mètres et du très grand portique installé en 2014, baptisé presque affectueusement « TGP », et capable de soulever jusqu’à 1 400 tonnes. Les Nazairiens scrutent son activité, qui donne du travail à 2 600 salariés et au double de sous-traitants.

La société de navigation privée MSC croisières a pris le leadership en Méditerranée.
La société de navigation privée MSC croisières a pris le leadership en Méditerranée. DR

Après avoir vécu des années difficiles, le chantier de Saint-Nazaire connaît une prospérité inédite en ce printemps 2016 grâce à la signature de contrats exceptionnels avec ses deux principaux clients, l’américain Royal Caribbean Cruise Line (RCCL) et ­l’italo-suisse Mediterranean Shipping Company (MSC) (@msccruisesofficial), soit 14 paquebots à livrer d’ici à 2026 pour un montant de 12 milliards d’euros et la garantie de plus de 100 millions d’heures de travail. Du jamais vu ! Quelques jours plus tard, la faillite de son actionnaire majoritaire coréen STX Offshore & Shipbuilding suscite à nouveau l’inquiétude. Malgré une activité florissante et une reconnaissance mondiale de son expertise, le fleuron naval de Saint-Nazaire n’attire pas les investisseurs. L’affaire est très politique – le chantier est le seul à pouvoir construire des porte-avions nouvelle génération pour le ministère de la Défense – et les négociations serrées avec le constructeur naval civil et militaire Fincantieri, seul candidat à la reprise, vont durer des mois. L’italien finira par emporter la mise pour 80 millions d’euros. Des engagements écrits ont été pris et le droit de veto de l’État français a été maintenu, mais des craintes subsistent. Après avoir battu pavillon coréen, une nouvelle aventure européenne s’ouvre donc pour les anciens Chantiers de l’Atlantique, qui ont l’habitude de naviguer par tous les temps.

L’évolution des chantiers de Saint-Nazaire s’inscrit dans un contexte mondial.
L’évolution des chantiers de Saint-Nazaire s’inscrit dans un contexte mondial. DR

Une traversée mouvementée

Leur histoire démarre avec les premières liaisons transatlantiques du milieu du XIXe siècle, et se confond avec celle de la construction navale européenne qui représentait, au début du XXe siècle, 80 % du marché mondial. Soutenu par les frères Pereire, banquiers influents du Second Empire, l’ingénieur écossais John Scott forme les ouvriers et conçoit des cales capables de recevoir la construction de grands bateaux en aval de Nantes. En 1864, les chantiers livrent à l’impératrice Eugénie un paquebot à roue de 108 mètres, une longueur exceptionnelle pour l’époque. Cette première prouesse technique est suivie d’une première faillite, en 1866, puis d’une reprise par la Compagnie générale transatlantique, en 1869. Un yoyo qui marquera longtemps le destin des chantiers de Saint-Nazaire. Entre 1914 et 1918, leur participation à l’effort de guerre leur permet de développer le taylorisme ainsi que les techniques liées à la métallurgie. Durant l’entre-deux-guerres, les compagnies maritimes se battent pour obtenir le Ruban bleu attribué aux paquebots les plus rapides du monde. Le site de Saint-Nazaire se lance dans la construction du Normandie, qui obtiendra la récompense tant convoitée en 1932.

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