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Retour de la croissance en Espagne,
miracle ou miroir aux alouettes ?

En à peine vingt ans, l'Espagne aura tout connu, de l'euphorie aux lendemains qui déchantent ; jusqu'à être montrée du doigt comme l'un des plus mauvais élèves de la zone euro. A force de mesures drastiques, elle a su restaurer une économie en miettes.

Après cinq ans d’une vertigineuse spirale récessive précipitée par la crise financière et l’explosion de la bulle immobilière en 2008, l’ Espagne a retrouvé la croissance depuis 2014. La tendance s’est confirmée avec une augmentation du PIB de 3,2 % en 2015. Record égalé en 2016. Certes, les prévisions pour 2017 sont moins euphoriques, mais, avec une progression du PIB estimée à 2,6 %, l’Espagne resterait très au-dessus de la moyenne de la zone euro. Une reprise qui a surpris tous les observateurs par sa vigueur, et rendu ­jaloux bon nombre de pays voisins. D’autant qu’elle s’est accompagnée d’une diminution spectaculaire du chômage, passé de près de 27 % des actifs, en 2013, à 18 %, fin 2016. En trois ans, l’économie espagnole a créé près de 1,5 million d’emplois, dont 541 700 l’an dernier. « Un rythme de 1 500 nouveaux postes par jour ! » s’est exclamée la ministre de l’Emploi, Fátima Báñez, exultant.

La Ministre de l’emploi, Fátima Báñez, se réjouit de la diminution du chômage.
La Ministre de l’emploi, Fátima Báñez, se réjouit de la diminution du chômage. Pablo Blazquez Dominguez - Getty Images

Dix ans d’efforts et de larmes

Simple conjoncture favorable ou reprise durable ? Les milieux d’affaires veulent croire à des lendemains qui chantent. « La reprise est solide en Espagne, affirme Jordi Alberich, directeur du think-tank Círculo de Economía à Barcelone. La crise a permis de démontrer que l’économie espagnole est plus diversifiée qu’on le croyait. Il n’y a pas seulement le tourisme et la construction, mais tout un tissu de PME performantes autour de quelques multi­nationales, ce qui a permis de développer les exportations. » Ces dernières ont d’ailleurs été l’un des fers de lance de la croissance quand le marché national s’est effondré. L’export a contribué à réduire considérablement le déficit commercial du pays. Une étude de l’OCDE publiée en mars 2017 confirme l’embellie.

Mais le directeur de l’organisation, Angel Gurria, a rappelé au gouvernement espagnol que « la reprise devra aussi être une réponse aux inégalités ». Ce boom est en effet à relativiser. Les Espagnols ne retrouveront le niveau de PIB de 2008 qu’à la fin de 2017. Il leur aura donc fallu dix ans d’efforts et de larmes. Une décennie perdue, marquée par une austérité hypersévère entre 2008 et 2012, puis l’adoption de vigoureuses réformes libérales, comme l’assouplissement du marché du travail. Mais de nombreuses réformes de fond restent à faire, selon Josep Borrell. « L’Espagne n’a pas réglé les inégalités structurelles entre ses régions, précise l’ancien président du Parlement européen, ancien ministre du socialiste Felipe González. Il y a un gouffre entre le Pays basque, qui est une petite Allemagne, et l’Andalousie, où le chômage est aussi endémique que dans le sud de l’Italie. » L’OCDE insiste pour sa part sur la nécessité d’améliorer la qualité des emplois par une politique volontariste de formation. Tous les économistes insistent sur le fait que les emplois créés sont peu qualifiés, mal payés et précaires. Les rares Espagnols recrutés en contrat à durée indéterminée rejoignent la cohorte des « mileuristas », ces salariés rémunérés moins de 1 000 euros par mois. Mais la quasi-totalité doit se contenter de contrats à temps partiel, dont la durée peut être très courte. Un marché de l’emploi aussi volatil risque de se rétracter au moindre retour de conjoncture.

La prestigieuse business school Esade, à Barcelone où enseigne le professeur Robert Tornabell.
La prestigieuse business school Esade, à Barcelone où enseigne le professeur Robert Tornabell.

Au premier trimestre 2017, n’a-t-on pas noté une légère remontée du chômage (+ 12 000 personnes) en Espagne et une diminution de la population active pour la première fois depuis longtemps ? « La compétitivité de nos entreprises, notamment sur l’export, repose sur des coûts de main-d’œuvre faibles ; ce n’est pas une solution à long terme », estime Jorge Fabra, président de l’association Economistas frente a la crisis (« économistes face à la crise »). Professeur d’économie à l’Esade, la prestigieuse business school de Barcelone, Robert Tornabell confirme : « Nous n’investissons pas assez dans la recherche et le développement pour pérenniser nos exportations. » Pour une PME de Tolède, Cadix ou Gijón, dont l’obsession, ces dernières années, se limitait à ne pas faire faillite, les moyens et la culture de ce type d’investissements à long terme sont inexistants. « Il faudrait une incitation forte du gouvernement pour mettre en œuvre une dynamique de dépenses en R&D dans le privé », explique Jésus Castillo, économiste chez Natixis. C’est essentiellement la baisse des coûts du travail qui a favorisé, depuis 2010, le retour en ­Espagne des investisseurs étrangers, en priorité américains, allemands, scandinaves et, à un degré moindre, français. Les bas salaires ont à nouveau attiré les constructeurs automobiles : Renault, PSA et Ford ont lancé de nouvelles productions, à Valence ; Seat-­Volkswagen, à Barcelone ; Nissan, Mercedes-Benz et Opel, du côté de Saragosse.

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