Surmontant les obstacles naturels, les ponts relient les hommes entre eux et réduisent les trajets. Dépassant leur vocation fonctionnelle, ils convoquent aujourd'hui les architectures les plus spectaculaires et des signatures prestigieuses. Ces supports d'usages renouvelés réinventent la notion d'urbanité.

En 2006, l’écrivain Michel Serres déclamait son amour pour les ponts dans son ouvrage L’Art des ponts, qui en contait la variété en quatre chapitres (ponts durs, ponts doux, ponts vifs et ponts saints). Un vibrant hommage à cet ouvrage d’art qui, mieux que toute construction, fait depuis toujours le trait d’union entre les hommes : « Le pont symbolise la relation, la concrétise à la fois et l’idéalise, la représente en bois, fer ou pierre, et en idée : il en montre l’excellence. » Les ponts de liane, dans la région de Man, en Côte d’Ivoire, sont une promesse d’aventure. La simple évocation du pont des Soupirs, à Venise, ou du pont des Arts, à Paris, suffit à déclencher l’imagerie romantique qui leur est immanquablement associée. Celui de Rio-Niterói, au Brésil, invite au voyage, tandis que le viaduc de Millau impressionne par son allure majestueuse.

Dans Naissance d’un pont, Maylis de Kerangal raconte le chantier titanesque de la construction d’un pont dans une ville imaginaire ; il est le héros du livre. Quel que soit le lieu, quelle que soit l’échelle, un pont est un événement. Autrefois, sa construction relevait d’abord et avant tout du bon sens : un tronc d’arbre pour traverser une rivière, des lianes assemblées pour franchir un obstacle. Rien de très compliqué, en somme, même si les intempéries avaient généralement raison de ces ouvrages. Son histoire se calque logiquement sur celle des matériaux, en fonction des ressources disponibles. L’époque romaine scellera l’avènement des ponts de pierre, formés d’arcs en plein cintre comme celui du Gard, l’un des plus célèbres, dont la construction remonte à l’an 60 de notre ère.

Le Pont-Jardin, à Londres, imaginé par Thomas Heatherwick.
Le Pont-Jardin, à Londres, imaginé par Thomas Heatherwick. DR

Il faut ensuite attendre la révolution industrielle, et notamment le boom ferroviaire des ­années 1840, pour voir les choses se transformer en profondeur. L’arrivée de l’acier et du béton armé va ouvrir un incroyable champ des possibles et ­laisser un riche patrimoine qui n’a rien perdu de sa force. Avec les nouvelles techniques constructives, l’imagination des architectes et des ingénieurs se trouve démultipliée. Les ponts d’aujourd’hui ne ressemblent pas à ceux d’hier, bien que les fondamentaux structurels demeurent. Suspendus (le Golden Gate, à San Francisco), haubanés (le viaduc de Millau), à poutre (le pont de l’île de Ré), en arc (le pont de Lupu, à Shanghai) ou voûtés (le pont Neuf, à Paris), ils se déclinent en cinq grandes familles. Certains sont inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, comme les ponts du Gard et d’Avignon. La France compte d’ailleurs de nombreux ponts classés au titre des monuments historiques.

Le pont se réinvente

Aujourd’hui, les ponts sont l’objet de prouesses techniques de plus en plus incroyables. Leurs dessins transcendent la notion d’ouvrage technique pour se parer des architectures les plus audacieuses, mais aussi des signatures les plus convoitées, quitte à tomber dans l’excès événementiel, comme à Taïwan, avec le Xiying Rainbow Bridge qui se pare de couleurs criardes à la nuit tombée. Désormais, le pont est à rapprocher de la tour tant les enjeux en termes de représentation symbolique à l’échelle métropolitaine sont similaires. « Il nous faut regarder le pont comme on regarde la tour, sous la forme d’une structure habitable dont l’horizontalité se substitue à la verticalité (…) Après la ville dressée découverte à Manhattan par Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit, dépeinte comme “debout, absolument droite et raide à faire peur”, l’idée poursuivie est de recoucher la ville en profitant de l’atout du franchissement », explique Marc Mimram dans son étude Habiter les ponts.

L’Erasmusbrug, l’un des ponts icônes qu’on associe immédiatement à Rotterdam.
L’Erasmusbrug, l’un des ponts icônes qu’on associe immédiatement à Rotterdam. View Pictures - Getty Images

L’architecte et ingénieur français s’est illustré à de nombreuses reprises dans ce domaine qui lui est cher. On lui doit notamment le pont Léopold-Sédar-Senghor, à Nantes, ou celui de Jingjia à Ningbo, en Chine. Dans une étude coréalisée avec Marc Mimram, l’architecte-urbaniste Djamel Klouche souligne que le pont est « éminemment plus urbain que la tour et porteur d’un plus grand nombre de valeurs métropolitaines (…), également visible de partout et d’une dimension symbolique comparable ». A l’instar du Golden Gate, à San Francisco, du pont de Brooklyn, à New York, ou, plus récemment, du pont Erasme à Rotterdam, certains ponts sont devenus des icônes qu’on associe immédiatement à la ville, au même titre que la tour Eiffel ou que le musée Guggenheim de Bilbao. Parmi les exemples contemporains, le viaduc de Millau, réalisé par Norman Foster en 2004, constitue l’apothéose de ce phénomène qui mêle l’utile à l’agréable. Avec un record de fréquentation en 2016 (5 millions de véhicules), il se place parmi les attractions les plus prisées des ­touristes, français et étrangers. Certes, ce pont a permis de franchir la vallée du Tarn, mais il a aussi dopé l’architecture et l’attractivité de toute la région.

 

Renouveler les usages des ponts

Trop souvent monofonctionnel, le pont établit désormais de nouveaux dialogues avec la ville. Autrefois mal aimées, les infrastructures – dont le pont est une figure rhétorique récurrente – ont vu leurs galons se redorer, sous l’impulsion de projets très médiatiques, comme la très réussie High Line, ouverte à New York en 2009. Qui regardait cette voie ferrée désaffectée avant qu’elle ne devienne le parc suspendu le plus couru de la ville ? Porteuses de nouvelles centralités urbaines, les infrastructures sont nos territoires de demain, tant le foncier est devenu une denrée rare. La sous-face des ponts, leur épaisseur et leur surface sont autant de potentiels d’usages à inventer et à adapter aux problématiques contemporaines. Réfléchir à leur habitabilité s’est ainsi imposé comme une tendance lourde, plus riche que la seule notion d’image. En 2012, ArchTriumph lançait un concours d’idées auprès des architectes pour inventer le 38e franchissement de la Seine, à Paris. En guise de réponse, l’atelier Zündel Cristea a imaginé un pont-trampoline remarqué : « A travers le programme du concours, nous désirons lancer une réflexion ­architecturale sur le thème plus large du bonheur urbain. Paris compte suffisamment de ponts et de passerelles. Notre intention est d’inviter les ­habitants à participer à un événement ludique et insolite en relation avec l’eau : un pont gonflable pourvu de trampolines géants, dédié au plaisir de s’élever au-dessus du fleuve. »

Le pont-trampoline, imaginé pour Paris par l’atelier Zündel Cristea.
Le pont-trampoline, imaginé pour Paris par l’atelier Zündel Cristea. DR

Le pont envisagé comme vecteur de lien social ?

C’est également le pari que vient de faire la ville de Bordeaux en ­choisissant Rem Koolhaas pour réaliser le futur pont Jean-Jacques-Bosc prévu pour 2020. Délaissant les poncifs du genre, l’architecte néerlandais a renouvelé la typologie : une grande dalle de 549 mètres de long et de 44 mètres de large. Au cœur du dispositif, un espace piéton large de 15 mètres pour faire de ce franchissement un véritable espace public de déambulation. « Le projet tente de repenser la fonction civique et le symbolisme d’un pont du XXIe siècle. Son dessin s’en tient à sa plus simple expression – le moins technique, le moins lyrique, une solution structurelle presque primitive. Le pont n’est pas lui-même l’événement dans la ville, mais une plate‑forme qui peut accueillir tous les évé­nements de la ville », explique l’agence OMA.

Le futur pont Jean-Jacques-Bosc, à Bordeaux, est signé Rem Koolhaas et prévu pour 2020.
Le futur pont Jean-Jacques-Bosc, à Bordeaux, est signé Rem Koolhaas et prévu pour 2020. OMA

A Changsha, en Chine, les architectes de l’agence Next ont dessiné un impressionnant ouvrage destiné à enjamber le fleuve à la façon de rubans entrelacés : « Le Lucky Knot est plus qu’un pont et qu’un lien entre deux rives. Son succès repose sur le rapprochement des cultures et sur la fusion de l’histoire, de la technologie, de l’art, de l’innovation, de l’architecture et du spectacle », explique Jiang Xiaofei, l’un des partenaires de l’agence à Pékin. A Londres, c’est un pont doublé d’un jardin luxuriant que Thomas Heatherwick a imaginé : « Avec une structure qui s’élargit et se rétrécit au fil de sa travée, ce jardin surélevé sera non seulement un moyen sûr et facile de traverser le fleuve, mais il offrira également la possibilité aux piétons de s’arrêter et de mieux profiter d’un cadre fluvial remarquable et de vues imprenables sur la ville. L’ajout de plantations soigneusement choisies avec une variété d’échelles, différents degrés d’ouverture et d’intimité va créer un nouvel espace public dans la ville. » Un juste retournement des choses qui revient à l’essentiel : l’usage.

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