Il y a vingt ans, Pékin élevait cette ville industrielle du Sichuan au rang de province en espérant développer, dans son sillage, le reste du Sud‑Ouest chinois. Devenue une mégapole gigantesque, Chongqing continue aujourd’hui de croître dans une Chine grippée par le ralentissement économique.

Chongqing, une ville ouverte et internationale

Le deuxième tournant arrive en 2008 avec la crise financière internationale. Les provinces exportatrices, sur la côte, comme le Zhejiang et le Guangdong, sont frappées par la baisse de la demande à l’étranger. « Tous les marchés étrangers sont devenus turbulents. Le gouvernement chinois a voulu compenser en soutenant à nouveau le sud-ouest du pays », raconte Du Shulin. Cette fois, les dirigeants chinois décident de placer Chongqing sous la coupe du gouvernement central de Pékin. En 2010, la ville-province devient la quatrième municipalité de Chine à être gérée directement par l’État, avec Pékin, Shanghai et Tianjin. « On pouvait sentir que Chongqing allait bientôt ressembler à ces trois villes. Mais personne n’imaginait, à l’époque, que son développement serait aussi rapide ! se souvient Minghua Sun, de Suez. Notre première station, ici, était au milieu de nulle part. Chongqing était un chantier gigantesque, il y avait de la boue partout et nous devions porter des bottes. Nous avons demandé au siège, en France, de venir ici pour prendre la mesure des choses. À Paris, ils ne connaissaient que Pékin et Shanghai ! »

Dans la foulée, en 2010, le gouvernement central promeut Huang Qifan, un officiel qui a déjà passé neuf ans à Chongqing, maire de la municipalité. Nouveau signal, nouveau tournant, car l’homme est celui qui a piloté le chantier de Pudong, le quartier économique de Shanghai construit sur des marais. « Pudong, c’est le projet de développement urbain le plus spectaculaire au monde, et c’est l’œuvre de Huang Qifan », rappelle Gérard Mestrallet. Jusqu’en janvier 2017, le « maire-financier » façonne Chongqing à son image : ouverte et internationale. L’objectif est de rattraper Shanghai en dix ans. Sans Huang Qifan, dit-on à Chongqing, la ville ne serait jamais devenue cette mini-Hong Kong de l’intérieur de la Chine.

Pendant ce temps, au-dessus de lui, le secrétaire provincial du parti communiste, le puissant et ambitieux Bo Xilai, transforme lui aussi la ville à coups d’investissements publics. Les mafias sont éradiquées et les immeubles de logements sociaux poussent comme des champignons. Très vite, les sinologues parlent du « modèle de Chongqing ». « Huang Qifan a analysé la situation. Partant du principe qu’on ne pouvait pas tout faire, il s’est concentré sur l’industrie automobile, l’électronique, la finance et l’énergie, résume Zhang Jinbai, 33 ans, le représentant local d’Engie. Résultat, la structure économique est équilibrée. De ce point de vue, Chongqing est très différente des autres villes chinoises, dont certaines ont tout misé sur l’immobilier. »

Zhang Jinbai est le représentant d’Engie, à Chongqing.
Zhang Jinbai est le représentant d’Engie, à Chongqing. Tim Franco

Petit bémol : Chongqing reste toutefois dominée par les industries. Notamment l’électronique et l’automobile. Un ordinateur sur quatre vendus dans le monde est assemblé ici, selon les médias chinois. La ville-province est aussi le premier bassin automobile de Chine, avec 3 millions de véhicules sortis des lignes de production en 2016. « Pour vous donner une idée, l’année dernière, ­Mercedes-Benz a vendu 2 millions de voitures à travers le monde », affirme le dirigeant du Chongqing Liangjiang New Area, la zone économique.

L’activité automobile s’est énormément développée à Chongqing : 3 millions de voitures y ont été construites en 2016 !
L’activité automobile s’est énormément développée à Chongqing : 3 millions de voitures y ont été construites en 2016 ! Tim Franco

De Ford à Hyundai, en passant par General Motors, tous sont présents ici via des coentreprises. Mais le grand constructeur local s’appelle Changan, avec qui le français PSA s’est associé pour la production de ses DS en Chine. « Le classement vient de sortir : nous occupons le 15e rang mondial, juste derrière Mazda ! » se réjouit Wang Jing, 28 ans, l’un des responsables du département marketing, qui, au volant de sa voiture électrique, nous conduit vers l’une des usines du groupe. À l’arrivée, 6 000 employés en bleu de travail fixent une à une les différentes pièces (phares, pare-brise, etc.) sur les caisses en blanc, les structures brutes des voitures. « On ne peut plus se contenter de vendre uniquement en Chine. Il faut aussi qu’on s’attaque à nos compétiteurs internationaux, plaide le jeune homme. Nous exportons déjà dans 100 pays, surtout en Russie, en Iran et en Inde. »

Wang Jing est l’un des responsables du département branding et marketing du constructeur automobile Changan.
Wang Jing est l’un des responsables du département branding et marketing du constructeur automobile Changan. Tim Franco

En ligne directe avec l’Europe

Désormais, Chongqing se plie en quatre pour soutenir l’internationalisation de ses champions, notamment grâce à de nouvelles infrastructures. Depuis 2011, un train de marchandises relie directement Chongqing à Duisbourg, en Allemagne, via l’Asie centrale et la Russie. « Pour exporter en Europe depuis Shanghai ou Canton, via le détroit de Malacca puis le canal de Suez, il faut 40 jours en bateau. En revanche, si on prend le chemin inverse, grâce à ce nouveau train, 16 jours suffisent ! » jubile Du Shulin. Fierté locale, le Chongqing – Duisbourg a reçu également la bénédiction suprême du président chinois Xi Jinping. Le numéro un de la deuxième économie mondiale le promeut dans le cadre de ses « nouvelles routes de la soie » censées rapprocher la Chine de l’Europe. « Le marché américain apparaît instable, glisse Du Shulin avec un sourire entendu. Une allusion à peine voilée à l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. Pendant ce temps, l’Europe se tourne vers l’Asie, tandis que la Chine, elle, regarde vers l’Ouest. Grâce à ce train, nous sommes devenus un pont qui connecte les provinces intérieures chinoises avec l’Europe. » Un pont, un de plus, dans cette ville si envoûtante qui en a construit tant d’autres pour pouvoir traverser sans peine les deux cours d’eau qui font toute la beauté cinématographique de Chongqing : la rivière Jialing et le long fleuve Bleu.

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