Il y a vingt ans, Pékin élevait cette ville industrielle du Sichuan au rang de province en espérant développer, dans son sillage, le reste du Sud‑Ouest chinois. Devenue une mégapole gigantesque, Chongqing continue aujourd’hui de croître dans une Chine grippée par le ralentissement économique.

Chongqing, ville-province du sud-ouest de la Chine, un beau matin de printemps. De rares rayons de soleil projettent ce jour-là une lumière timide sur la forêt de gratte-ciel d’ordinaire plongée dans un épais brouillard. Nous sommes précisément sur la presqu’île de Yuzhong, centre historique et géographique de cette mégapole chinoise, l’une des plus grandes du pays, avec Pékin, Shanghai et Canton. À son extrémité, là où la rivière Jialing rencontre les eaux turbulentes du fleuve Bleu – le Yangtsé –, fleuve le plus long d’Asie, des grues par dizaines construisent ce qui deviendra sûrement, en 2018, le nouveau symbole de Chongqing : Raffles City, un ensemble de 8 tours d’appartements et de bureaux, dont deux sont plus hautes que la tour Eiffel, imaginé par Moshe Safdie.

Long de 430 m, le pont Dongshuimen, inauguré en 2014, enjambe le Yangtsé.
Long de 430 m, le pont Dongshuimen, inauguré en 2014, enjambe le Yangtsé. Tim Franco

Cet architecte et urbaniste israélo-américano-­canadien de 78 ans avait déjà fait mouche, en 2010, en signant le Marina Bay Sands, hôtel 5 étoiles de Singapour, célèbre pour sa piscine à débordement offrant, depuis le 57e étage, une vue plongeante sur la skyline de la cité-État. Là aussi, quatre des huit tours de Raffles City seront reliées entre elles par un couloir de verre suspendu à 280 mètres du sol. Les travaux ont commencé en 2012 sous l’égide de CapitaLand, promoteur immobilier de Singapour. Montant total de la facture ? Plus de 3 milliards d’euros. Soit le plus gros investissement jamais réalisé à ce jour par une entreprise singapourienne en Chine. Ainsi va Chongqing.

Les tours du nouveau quartier Raffles City en construction, au confluent de la rivière Jialing et du fleuve Yangtsé.
Les tours du nouveau quartier Raffles City en construction, au confluent de la rivière Jialing et du fleuve Yangtsé. Tim Franco

Tandis que le reste de la Chine décélère, cette municipalité autonome de 33 millions d’habitants, d’une superficie de 82 300 km2 – soit plus grande que celles du ­Benelux ou de la République tchèque –, continue de se transformer sous l’action des pelleteuses. En 2016, selon les données officielles, la ville a enregistré, pour la quinzième année consécutive, un taux de croissance à deux chiffres : son PIB a augmenté de 10,7 %, contre 6,7 % pour la moyenne nationale – taux le plus faible en vingt-six ans.

Avec ses 33 millions d’habitants, Chongqing est la plus grosse agglomération de Chine !
Avec ses 33 millions d’habitants, Chongqing est la plus grosse agglomération de Chine ! Tim Franco

Depuis 2007, sans interruption, Chongqing croît plus rapidement que le reste du pays. « Prenons, par exemple, la production d’eau potable, qui est un excellent indicateur du développement économique, explique Minghua Sun, vice-présidente Asie de Suez, dans son ­bureau du nord de la ville. Entre 2002 et 2016, à Chongqing, elle a augmenté entre 12 et 15 % par an. C’est sans précédent dans le monde. En Europe, on tourne entre 1 et 3 %. C’est une mégapole très dynamique ! » Si dynamique que le spécialiste français de l’environnement y réalise un tiers de ses activités en Chine. Distribution d’eau potable, traitement des eaux usées… En quinze ans, selon Minghua Sun, Suez a investi à Chongqing l’équivalent de 550 millions d’euros, où le groupe fait tourner cinq usines d’eau potable.

Jumelage avec Toulouse

Chongqing est peut‑être méconnue en France… mais certainement pas à Toulouse ! La Ville rose est en effet jumelée avec Chongqing depuis 1981 ; c’est l’un des jumelages franco‑chinois les plus anciens. « Jusqu’à maintenant, c’était un peu un jumelage endormi, car Chongqing est loin ; mais maintenant que la Chine s’est “éveillée”, pour reprendre la célèbre phrase d’Alain Peyrefitte, ça nous interpelle, ça nous intéresse », reconnaît Aviv Zonabend, conseiller délégué aux villes jumelées à la mairie de Toulouse. Gastronomie régionale, aéronautique, recherche sur le cancer : le partenariat, dorénavant, s’étoffe avec la multiplication des contacts politiques. « Le premier avionneur européen, Airbus, est à Toulouse. Et notre aéroport, ici, est passé sous contrôle chinois. On est donc dans un renforcement de cette relation. A la demande des Chinois, on étudie même la possibilité d’un vol direct Toulouse – Chongqing. On avance bien. Ça pourrait se faire assez vite ! » confie le conseiller. Lui‑même se rendra sur place en octobre prochain pour rencontrer des start‑up locales. Le fossé culturel ? Selon Aviv Zonabend, les similitudes entre la 4ville de France et Chongqing sont en réalité plus nombreuses qu’on ne croit : « Nous sommes deux capitales du sud‑ouest de nos pays, deux villes traversées par des fleuves, deux villes avec une forte ambition technologique. Nous avons des identités qui se ressemblent. Et nous voulons avancer dans les technologies et les biotechnologies… à nos échelles respectives, bien sûr ! »

 

La locomotive du Sud‑Ouest

« Nous ne sommes pas inquiétés par le ralentissement économique que connaît la Chine. Ici, il y a un potentiel énorme », observe pour sa part Du Shulin, vice-directeur de la communication du Chongqing Liangjiang New Area (CQLJ), zone économique de 1 200 km2 lancée en 2010 par le gouvernement central pour attirer les multinationales étrangères comme Ford, le taïwanais Acer, Air Liquide ou le conglomérat américain Honeywell. « Ces trente dernières années, les provinces côtières de la Chine ont été l’atelier du monde en même temps que le poumon économique du pays. Mais les nouvelles sources de croissance vont désormais venir des provinces intérieures du Sud-Ouest, prédit cet officiel. Nous continuons de croître, car nous comptons 33 millions d’habitants. Nos besoins sont immenses et ils soutiennent nos entreprises. »

Du Shulin est le vice-directeur de la communication du Chongqing Liangjiang New Area, zone économique lancée en 2010.
Du Shulin est le vice-directeur de la communication du Chongqing Liangjiang New Area, zone économique lancée en 2010. Tim Franco

Le dynamisme évoqué par Minghua Sun ou Du Shulin, Chongqing le doit surtout au soutien inconditionnel de l’État chinois. Et ce, depuis 1997. Cette année-là, Pékin fait de la ville une locomotive censée entraîner dans son sillage tout le Sud-Ouest chinois. Chongqing est alors séparée de la province du Sichuan pour devenir une province à part entière. « Il y a une quinzaine d’années, le gouvernement chinois a vu les risques de fracture que sa croissance comportait. Il y avait, d’un côté, une côte est modernisée, ouverte sur le monde et au numérique, mais, à l’intérieur du pays, des zones restées à l’écart de toute modernisation. Pékin a alors lancé, au tournant des années 2000, la politique du “Go West” pour développer les provinces de l’arrière-pays, se souvient Gérard Mestrallet, président du conseil d’administration d’Engie (ex‑GDF Suez) et conseiller de la municipalité de Chongqing depuis 2006. Il fallait un pôle urbain pour concrétiser cette politique, et le gouvernement chinois a choisi Chongqing. La ville a reçu tous les crédits dont elle avait besoin, notamment pour financer les infrastructures. Tout était à construire. »

Parallèlement, la construction pharaonique du barrage des Trois-Gorges, commencée en 1994, accélère les mouvements de population. Délogés par la montée des eaux, les résidents des villages situés le long du fleuve Bleu se replient sur Chongqing. L’élévation au rang de province envoie un signal aux investisseurs chinois et étrangers. Chongqing, capitale temporaire de la Chine lors de la seconde guerre sino-­japonaise (1937-1945), attire aussi des Chinois des régions limitrophes venus tenter leur chance. Telle une chenille, la ville va entamer sa métamorphose. Alimentées au charbon, les industries se mettent à tourner à plein régime, aggravant la pollution de l’eau et de l’air. Chongqing devient la ville la plus polluée de Chine, voire du monde. Elle est alors tristement célèbre pour ses pluies acides. « On dirait une aquarelle peinte uniquement en gris », écrivait, en 1995, Caroline Puel, à l’époque correspondante en Chine pour Libération.

Avec un accroissement annuel de sa population de 300 000 personnes, Chongqing a dû développer de nombreuses nouvelles infrastructures, notamment dans les transports.
Avec un accroissement annuel de sa population de 300 000 personnes, Chongqing a dû développer de nombreuses nouvelles infrastructures, notamment dans les transports. Tim Franco

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