Tout s'est soudain arrêté. La radio 95.5  South California Rock Station, le GPS, le téléphone. Bienvenue à Big Sur, la portion de côte la plus sauvage entre Los  Angeles et San Francisco, le long de 200 km d’une Route 1 à seulement deux voies, qui flirte avec la mer et se délecte à tourmenter le conducteur américain, davantage habitué aux « highways » rectilignes.

La voiture est devenue muette au moment où les Red Hot Chili Peppers attaquaient leur morceau Road Trippin. J’étais en phase avec ces gars-là. Avec Jack Kerouac aussi, dont le bouquin Big Sur gisait sur le siège passager, annoté, écorné. Pour moi aussi, il était temps de déguerpir, de quitter Paris, d’aller respirer l’air du large. Ma femme venait de me quitter. Vingt-sept ans de vie commune volatisés en une phrase lapidaire : « Je ne t’aime plus. »

J’avais donc pris l’avion et le volant comme un automate, « on the road », pour reprendre le titre du livre qui devait sceller le succès de Jack Kerouac. J’étais venu pour lui et Big Sur, mais bon, j’y allais molo sur la gnôle. L’époque a changé et la police est devenue autrement plus tatillonne. Je pensais que la route allait m’aider à oublier.

Le Big Creek Bridge, construit en 1937, enjambe le Big Creek Canyon, sur la Route 1, le long de l’océan Pacifique, où il n’est pas rare de croiser des colonies d’éléphants de mer, comme ici, à Cambria.
Le Big Creek Bridge, construit en 1937, enjambe le Big Creek Canyon, sur la Route 1, le long de l’océan Pacifique, où il n’est pas rare de croiser des colonies d’éléphants de mer, comme ici, à Cambria. Alain Lorgnier

Musique, paysage, littérature, café… le cocktail m’allait bien, mais depuis Los Angeles, 400 km d’une traite, ça faisait quand même long. Au risque d’être hors sujet, je décidai de m’arrêter en chemin au Hearst Castle, une espèce de pièce montée de 165 pièces juchée sur une colline, achevée en 1947 par Julia Morgan, première femme architecte de Californie, pour William Hearst, magnat de la presse, ou Charles Forster Kane, pour les cinéphiles, incarné par Orson Welles dans son film Citizen Kane.

Terrasse du restaurant familial Nepenthe, ouvert en 1949 et haut lieu de Big Sur.
Terrasse du restaurant familial Nepenthe, ouvert en 1949 et haut lieu de Big Sur. Alain Lorgnier

J’eus un doute quant à mon taux d’alcoolémie quand, en y arrivant, je vis des zèbres paître avec les vaches. Il s’agissait juste des descendants des animaux de son zoo privé ! Ouf ! Plus sauvages, de l’autre côté de la Route 1, les éléphants de mer prenaient un dernier bain de sable et de soleil avant d’aller chercher pitance dans les eaux glacées du Pacifique. Je me perdis en réflexion devant les harems des mâles. Était-ce vraiment une chance pour eux ? J’étais sceptique. Eux moins, visiblement, que le soleil de décembre incitait à la bagatelle.

Le Big Creek Bridge, construit en 1937, enjambe le Big Creek Canyon, sur la Route 1, le long de l’océan Pacifique, où il n’est pas rare de croiser des colonies d’éléphants de mer, comme ici, à Cambria.
Le Big Creek Bridge, construit en 1937, enjambe le Big Creek Canyon, sur la Route 1, le long de l’océan Pacifique, où il n’est pas rare de croiser des colonies d’éléphants de mer, comme ici, à Cambria. Alain Lorgnier

El País grande del Sur

Je repris la route, bercé par un riff de Metallica, suivi par les Red Hot Chili Peppers. Puis le ­silence se fit dans la voiture. Le ciel était sombre, nuageux, laissant percer quelques rayons de soleil qui se perdaient en mer, donnant aux premiers contreforts de Big Sur ces allures mystérieuses et tragiques qui ­effrayèrent les navigateurs espagnols qui s’aventurèrent ici vers 1542. Juan Cabrillo écrivit alors : « Les montagnes atteignent le ciel et la mer en bat les flancs. C’est comme si elles allaient se jeter sur les bateaux. » Les Espagnols ne s’y attardent pas et nomment cette côte inhospitalière « El País grande del Sur ». Le guide touristique n’était guère plus engageant : « Pas de ­stations-service ni de magasins, pensez à faire le plein d’essence et de provisions avant de vous engager sur la route ! » Je m’arrêtai donc à Gorda, bourg composé d’une maison station-service-restaurant-bar-­hôtel. Histoire de distraire le pompiste latino, je lui demandai avec mon meilleur accent français :
« How far is Big “Sœur” ?
– Adonde quieres ir ?
– Euh… Quiero ir a Big Sœur.
– Ah si ! Big “Sour“. No sé. Espera ! Hola chico ! Para ir a Big Sour ? demande-t-il à son apprenti, un Afro-Américain.
– For Big “Sure“, go straight, can’t miss it. »

Le lieu-dit de Gorda, du Comté de Monterey, accueille l’une des rares stations-service de la côte de Big Sur.
Le lieu-dit de Gorda, du Comté de Monterey, accueille l’une des rares stations-service de la côte de Big Sur. Alain Lorgnier

Après cette leçon de prononciation latino-américano-européenne, je repris la Route 1. Ciel plombé, mer calme. Rien à voir avec le fracas des vagues qui devait inspirer Kerouac avant de le rendre fou quand il vint y passer quelques semaines au cours de l’été 1962. C’est dans son livre Big Sur que l’écrivain préféré de la Beat Generation raconte cette expérience qui, de bénéfique et apaisante, vira ensuite au cauchemar. Sa cabane, prêtée par ­Lawrence Ferlinghetti, éditeur et propriétaire de la librairie City Lights – qui existe toujours à San Francisco, sur ­Broadway, en face de l’intéressant Beat Museum –, se trouvait sous le pont de Bixby Creek – Raton Canyon, dans le livre. L’accès à la plage a été avalé par un glissement de terrain il y a quelques années. Je me posai donc sur une plage voisine. Il y avait là tous les ingrédients : le sable, les roches, les embruns, la brume. Je m’y allongeai pour trouver un peu de quiétude. En fermant les yeux, je crus percevoir le fracas des vagues, mais c’était celui de mon âme violentée par de funestes pensées, style coups de poignard. Je ne pouvais accepter, me résoudre, comprendre ce désamour. Par réflexe, je jetai un coup d’œil à mon téléphone. Deux barres ! Ici, à Big Sur, c’est un signe, une occasion à ne pas manquer. J’appelai donc ma femme :
« Pourquoi ? 
– Je ne t’entends pas…
– Pourquoi es-tu partie ?
– Comment ? Ça passe mal… Que dis-tu ?
– Pourquoi ne m’aimes-tu plus ? 
– Tu peux répéter ?
– Tu ne m’aimes plus ? 
– Non.
– C’est définitif ?
– Je pense que…
– Comment ?
– Je pense qu’il faut accepter.
– Accepter quoi ? »
Les barres avaient disparu. Sans doute cela ­valait-il mieux. Le dialogue promettait de finir en vrac. Je repris le livre de Kerouac. Mauvaise pioche. J’étais en plein dans son delirium ­tremens, au moment où il plaque sa jolie Billie pour rentrer à New York auprès de sa mère. Encore un vaste gâchis amoureux.

The good concept store A découvrir dans le concept store