Qualifié d’Hermès chinois, Shang Xia partage avec sa maison mère, Hermès donc, les valeurs d’un luxe discret, basé sur les savoir‑faire d’un artisanat haut de gamme. Mais Shang Xia est avant tout l’œuvre d’une pure shanghaïenne, aussi à l’aise à Paris que dans sa ville natale.

Jiang Qiong Er incarne parfaitement la culture « haipai », qui mêle mode de vie chinois et art de vivre occidental, propre à Shanghai. Son équilibre se situe entre deux mégapoles, Paris et Shanghai, entre tradition et modernité. Née dans une famille de créateurs – un grand-père artiste peintre et un père architecte, auteur du musée de Shanghai –, elle est très vite mise en contact avec les arts et, encore enfant, s’initie à la calligraphie et à la peinture traditionnelle. Après des études en design à l’université de Tongji, elle part pour Paris et entre à l’École des arts décoratifs. C’est la révélation. « Tout à coup, tout ce que j’avais vu dans les livres était là, en vrai. C’était très fort. Par exemple, alors que je ne suis ni catholique ni croyante, lorsque je me suis assise dans la chapelle Notre-Dame-du-Haut, construite par Le ­Corbusier, à Ronchamp, j’ai pleuré. J’ai compris que le vrai chef-d’œuvre, au-delà de la forme et du design, c’est l’émotion. Mes racines chinoises se confrontaient avec toutes ces influences occidentales, et ces émotions très fortes que j’ai vécues lors de mon séjour en France ont eu un impact sur tout ce que j’ai essayé de faire par la suite, même avant Shang Xia (@shangxia). Comment traduire une émotion dans la création, qu’il s’agisse d’un objet, d’un manteau en feutre de cachemire ou d’une chaise en fibre de carbone. »

C’est alors qu’elle assure la direction artistique des vitrines chinoises d’Hermès que naît l’idée de Shang Xia. Jiang Qiong Er rencontre Patrick ­Thomas, le dirigeant de la maison, qui croit dans son projet et décide de le financer. En 2008, Shang Xia est lancé, propriété d’Hermès à 90 %. A Shanghai, sur Huaihai Road, les deux marques sont installées côte à côte, dans les bâtiments de brique rouge d’un ancien poste de police du temps de la concession française. Une presque même adresse, une philosophie commune autour du ­savoir-faire et du luxe discret, mais deux entités bien distinctes, qui sont très loin d’avoir la même envergure. Malgré l’opulence qu’affiche la boutique de Shanghai et des ouvertures à Pékin, en 2012, et à Paris, en 2013, Shang Xia reste une marque jeune, qui produit peu.

Toutes les créations de Jiang Qiong Er reposent sur un artisanat qu’il lui a fallu identifier, comprendre, améliorer, un travail de plusieurs années. « L’artisanat chinois n’a pas été totalement tué par l’histoire. Au pire, ceux qui avait un savoir-faire particulier avaient cessé de produire, mais n’avaient pas oublié leurs techniques. Et grâce à la nouvelle politique, ils ont recommencé à produire au début des années 80. En revanche, il n’y a, en Chine, aucune organisation qui s’occupe de l’artisanat, aucune structure sur laquelle bâtir une industrie. Quand nous avons commencé, seules trois pièces sur cent produites nous convenaient. Nous devons accompagner les artisans, les aider à augmenter leur taux de réussite. Aujourd’hui, nous arrivons à 30, voire à 50 pièces valables, ce qui est déjà très bien. Nous avons mis sur pied un centre de recherche, mais nos artisans sont disséminés partout. Certains ateliers fonctionnent avec dix personnes, d’autres avec cent. Il y en a environ cinquante avec lesquelles nous travaillons régulièrement. »

Des créations inspirées de la culture chinoise

Le travail du zitan (le bois de santal pourpre), la marqueterie de bambou, la confection de feutre de cachemire, le ling long (l’art de peindre l’intérieur de petits objets), la fabrication de la porcelaine coquille d’œuf ou la sculpture du jade sont autant de savoir-faire mis au service d’un art de vivre raffiné, qui se décline en vêtements, en bijoux, en objets pour la table et en meubles. Des créations directement inspirées de la culture chinoise, mais avec une part de contemporanéité adaptée à la vie d’aujourd’hui. Des objets qu’il n’est toutefois pas toujours facile de faire « comprendre » à des Occidentaux. « Les Chinois sont évidemment plus familiarisés avec cette culture. Nous n’avons pas à leur expliquer la valeur du jade ou de la porcelaine ­[coquille d’œuf, NDLR]. Les cinq mille ans de tradition ont toujours existé dans le cœur et dans la compréhension des Chinois. Ils savent que tout est lié : l’encens, le thé, la médecine, le qi gong, l’acu­puncture, la poésie… A Paris, c’est différent ; il y a eu un tel lavage de cerveau à propos du made in China… Mais, petit à petit, on trouve une compréhension commune, une envie de découverte. »

Le développement de Shang Xia se fera donc forcément par la Chine, en s’implantant dans de grandes villes, comme Chengdu ou Canton, et dans ce que les Chinois appellent la « Grande Chine », qui inclut Hong Kong, Macao et Taïwan. Et, visiblement, pour Hermès, la rentabilité à court terme ne semble pas être un problème dans l’équation. « Je n’aurais jamais pu lancer Shang Xia toute seule. Qui est prêt à donner cinq ou dix ans à une maison pour bâtir des fondations solides ? Hermès nous a donné du temps, ce qui est plus précieux que l’argent. C’est vrai, nous ne sommes pas allés très vite ; la production est complexe et il a fallu ajuster l’offre. Mais c’est une vraie ambition que de créer une marque au XXIe siècle avec une vision à cent ou deux cents ans. »

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