Dans le monde du silence, des géants bourrés de technologie déterminent les grands équilibres stratégiques géopolitiques et commerciaux. La bataille pour prendre le lead sur ce juteux marché est féroce.

Trente-quatre milliards d’euros ! Pour 12 sous-marins hauturiers. C’est la commande titanesque que l’Australie a passée cette année à la France. Rien que ça ! De mémoire d’industriel, pas une entreprise française n’avait remporté un pareil appel d’offres, ­souligne-t-on au ministère de la Défense. Pas même le consortium Airbus, qui n’a jamais fait mieux que 21 milliards d’un coup ! La ­Direction des constructions navales systèmes et services (DCNS) peut se flatter d’avoir été préférée à ses deux concurrents pour la construction de ces mastodontes des fonds : l’allemand ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS), le leader mondial, filiale du conglomérat ­ThyssenKrupp AG, et un consortium nippon associant Mitsubishi Heavy Industries (MIH) et Kawasaki Heavy Industries (KHI), n’ont pas fait le poids face au groupe français. Du lourd ! Cette affaire très médiatisée met en lumière un univers méconnu qui, derrière le secret qui l’entoure, conditionne les grands enjeux militaires et commerciaux du futur.

Les enjeux d’un monde invisible

On connaît le Nautilus du capitaine Nemo, cher à Jules Verne, et, bien sûr, le Yellow Submarine des Beatles, ou encore le film culte allemand Das Boot (Le Bateau), de Wolfgang Petersen, qui raconte les aventures d’un U‑Boot pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais qui sait vraiment quelle scène majeure se joue à 300 mètres de profondeur ? Associé à la guerre invisible, le submersible est indétectable. « L’art de la guerre étant la capacité à se cacher, dans un monde où il est difficile de ­passer inaperçu, le sous-marin est idéal pour rester mobile et furtif », soutient Stephan ­Meunier, responsable du marketing opérationnel sous-marins de la DCNS, ancien commandant de l’escadrille des sous-­marins nucléaires d’attaque français. Depuis la fin de la guerre froide, 42 marines disposent d’une composante opérationnelle. Les appels d’offres sont rares et les négociations plutôt discrètes. Le parc mondial de sous-marins a reculé. « Il se situe autour de 500 unités. L’heure est au renouvellement des flottes », précise ­Stephan Meunier. La qualité remplace la quantité, en volume, en rayon d’action et en tonnage.

Le « Tunku Abdul Rahman » est un sous-marin conventionnel de classe Scorpène de la marine malaisienne, construit par la DCNS, en collaboration avec l’espagnol Navantia.
Le « Tunku Abdul Rahman » est un sous-marin conventionnel de classe Scorpène de la marine malaisienne, construit par la DCNS, en collaboration avec l’espagnol Navantia. DR

Au sein de ce paysage industriel fragmenté, notamment en Europe, « ce sont désormais dix entreprises, issues de neuf pays, qui disposent d’une offre à l’export, mais seules six d’entre elles ont gagné des marchés depuis 2000 », note Patrick Van den Ende, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Dans les trente prochaines années, plus de 80 bâtiments devraient être fabriqués pour remplacer les vieux vaisseaux. L’Europe possède la flotte de submersibles la plus importante, mais en nombre de bâtiments à l’eau, l’Asie sera, dans un avenir proche, la région qui en concentrera le plus, avec l’arrivée de nouveaux acheteurs. « Le commerce mondial se fait à 70 % par la mer, en particulier entre le ­Pacifique, la mer de Chine et l’océan Indien. Cette croissance de l’activité dans les détroits navigables bouleverse les stratégies mondiales », explique Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

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