Bombardée à mort pendant la dernière guerre, Rotterdam a longtemps erré de reconstructions hasardeuses en mauvaise réputation. Submergée de bars trendy et de galeries pointues, la ville est devenue une easy city où l’on se déplace en souplesse, de pistes cyclables en water taxis. Excellente idée de week‑end, qui change d’Amsterdam.

« Peut-on imaginer Rotterdam sans travaux ? » s’amuse Sjarel Ex, directeur du futur Public Art Depot, le projet fou de l’architecte Winy Maas en forme de bol géant gainé de miroirs, destiné à regrouper les réserves des musées de la ville pour les ouvrir au public. Voilà donc de fraîches fondations en plein milieu du parc des Musées, tandis que, là-bas, des grues amorcent la construction d’un nouveau gratte-ciel et que des marteaux–piqueurs transforment la poste centrale en hôtel de luxe. Les Rotterdamois se sont résignés à vivre dans un mouvement perpétuel, signe de vitalité et d’évolution.

D’ailleurs, les changements, ils ne connaissent que ça depuis cette nuit du 14 mai 1940 durant laquelle la ville s’écroula en presque totalité sous les attaques allemandes. Une déchirure terrible, mais une formidable opportunité : 250 hectares de page blanche sur lesquels les architectes ont pris l’habitude de venir faire leurs gammes. Un bel exemple de résilience. La reconstruction des années 60, planifiée selon les principes modernistes de l’urbanisme, ne fit pas de demi-mesure : on prit la décision de combler une grande partie des canaux pour ouvrir de grandes artères, privant la ville de toute la beauté chantée par Erasme au XVIe siècle. Sa voisine Amsterdam s’appropriait le rôle de cité de charme, tandis que Rotterdam et son port, le plus grand d’Europe, endossaient celui de vilain petit canard et, dans les années 90, de destination privilégiée du narcotourisme.

La ville glauque n’est plus

Il faut beaucoup d’énergie pour revenir d’aussi loin, ainsi qu’une grande intelligence politique. Le port dans lequel affluaient, au début du XXe siècle, tous les migrants d’Europe pour s’embarquer vers le Nouveau Monde a gardé une grande tradition de mobilité. Aujourd’hui, 50 % des Rotterdamois ne sont pas néerlandais, mais débarqués des anciennes colonies du Suriname et d’Indonésie, ou encore d’Iran et de Turquie. Le mélange, on connaît et on maîtrise. Grande spécialité locale : faire cadeau de quartiers entiers à réhabiliter à de jeunes familles, en échange des travaux. Autre tic : prêter le flanc à toutes les extravagances architecturales. Sur le port : une skyline signée Koolhaas, Foster, Piano, Siza…

En plein centre-ville, les surréalistes maisons cubiques de Piet Blom voisinent avec une nouvelle gare en forme d’aileron de requin, tandis qu’une hallucinante halle couverte en forme de fer à cheval est littéralement « enveloppée » d’appartements avec vue plongeante sur les étals. Aujourd’hui, la ville s’oriente vers une politique proenvironnement, lançant le projet d’un moulin à vent géant sur l’eau, inaugurant une route expérimentale réalisée à partir de plastique recyclé, ou laissant l’artiste Daan Roosegaarde napper la ville de fumées lumineuses ou construire une Smog Free Tower qui recycle l’air pollué.

« Nos grands-parents ont reconstruit la cité, nous, nous avons la responsabilité d’en être fiers », soutiennent les jeunes entrepreneurs qui investissent friches industrielles et ateliers dans un grand mouvement d’économie participative. Rotterdam appartient désormais au club fermé de ces villes sans grâce réinventées grâce à l’architecture et à l’imagination. Elle réussit l’exploit d’offrir le luxe d’une qualité de vie tout en restant la ville la moins chère des Pays-Bas, attirant les artistes et les jeunes familles qui délaissent Amsterdam pour s’installer à 30 minutes de train, dans des appartements deux fois plus grands pour le même prix. La ville glauque n’est plus. A la place, voici des stations ferroviaires transformées en restaurants, des potagers sur les toits, des terrasses au bord de la Meuse, des bateaux-taxis jaunes, comme à New York, qui vous transportent dans une gerbe d’écume d’un quai à l’autre… Ressuscitée en laboratoire d’idées, Rotterdam arrive à bon port.

Y aller

En train depuis Paris avec le Thalys.
Environ 2 h 30. A/R à partir de 70 €.
En avion vers l’aéroport d’Amsterdam‑Schipol, à une vingtaine
de minutes en train de Rotterdam.
Se déplacer : en louant un vélo, avec
un service de bus et de taxis flottants,
ou en empruntant un réseau dense et facile de tramways et de métros. Le tout avec une Welcome Card vendue pour 1, 2 ou 3 jours, et qui accorde des réductions dans nombre de musées, restaurants, bars et attractions.

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