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Renzo Piano
La sagesse militante

Des bâtiments gracieux, construits avec justesse et attention, sans ostentation, mais bel et bien présents au monde qui les entoure : voilà qui a fait et perpétue le succès jamais démenti de Renzo Piano. A 78 ans, le Génois continue de nous enchanter par son humanisme, n’oubliant jamais de rappeler que l’architecture est avant tout une aventure collective.

Fin 2015, Renzo Piano a eu les honneurs de la capitale française. Quinze ans après l’exposition monographique que le Centre Pompidou – sa première réalisation d’envergure – lui avait consacrée en 2000, la Cité de l’architecture et du patrimoine a autopsié « la méthode Piano » par le prisme de quinze projets d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Soigneusement choisis, les bâtiments racontent l’histoire de cette agence volontairement stabilisée à 150 personnes réunies autour d’un socle commun inébranlable. La revendication d’un style ou d’une signature affirmée est loin, très loin des préoccupations de celui qui, à 78 ans, semble aujourd’hui traversé par la sagesse sans avoir perdu sa pugnacité. Sa notoriété, son statut de star qu’il réfute, lui permet de choisir. De dire oui, avec passion. De dire non, fermement. « Quand vous êtes invité à un concours simplement parce que vous êtes connu, il faut fuir ! » dit-il face à un public venu en masse à la conférence qu’il donnait à Paris, fait plutôt rare, quelques jours avant l’ouverture de l’exposition. Même Jean Nouvel avait fait le déplacement. Prix Pritzker en 1998, Renzo Piano ne lève pas le pied. Il construit beaucoup et partout. On lui doit plusieurs chefs-d’œuvre. D’autres viendront probablement grossir la liste.
Ce passionné de voile, qui a dessiné plusieurs bateaux, a grandi à Gênes, au bord de la mer. Une ville-port qui a imprimé durablement sa façon de construire, mais aussi de voir le monde. Enfant, il traîne sur les chantiers de son père, constructeur. Il évolue dans « un environnement où tout flotte » et empoche la légèreté en héritage. Guidé par l’intuition, motivé par l’exploration, Renzo Piano ne s’éparpille pas et garde le cap, n’oubliant jamais de rappeler qu’il n’est pas le seul maître à bord. Il peut compter sur ses précieux partenaires, dix en tout, dont certains depuis plus de quarante ans. Autant d’armes secrètes de cette fameuse « méthode Piano » qui n’est finalement rien d’autre qu’une façon de travailler : collective, itérative, rigoureuse et humaniste. « On ne cherche pas à savoir qui a eu l’idée. La méthode, c’est l’équipe. » D’ailleurs, l’agence s’appelle Renzo Piano Building Workshop (RPBW). « Nous n’avons pas choisi ce nom pour être à la mode, il existe depuis toujours ! » Cocommissaire de l’exposition de la Cité, Francis Rambert confirme : « Point de théorie, mais une pratique collective, sans discours ni protocole. La méthode Piano, à la recherche d’une vérité constructive, tient à cette approche du métier en rupture avec l’idée du geste de l’artiste, du trait fulgurant qui va tout emporter. Architectes, ingénieurs, consultants, sans oublier bien sûr le client, sont ainsi partie prenante du processus de création. Un processus à l’inverse du système pyramidal et qui privilégie la pensée latérale. »

Maquette du Centre Pompidou réalisée en Lego et prêtée par Rogers Stirk Harbour + Partners pour l’exposition La Méthode Piano.
Maquette du Centre Pompidou réalisée en Lego et prêtée par Rogers Stirk Harbour + Partners pour l’exposition La Méthode Piano. dr-rpbw/stefano goldberg/publifoto-ed lederman-chris martin

Ecouter les lieux
Pour mieux comprendre, revenons sur un événement, celui par ­lequel tout est arrivé. En 1971, les trentenaires Renzo Piano et ­Richard Rogers remportent le concours pour la construction du Centre Pompidou devant plusieurs centaines de participants, alors même qu’ils n’ont quasiment rien construit. Le Génois se souvient, le sourire aux lèvres : « La jeunesse exacerbe les désirs ! Richard Rogers et moi, nous étions de jeunes garçons, de mauvais garçons plutôt, avec un désir de rébellion. Je me demande encore aujourd’hui comment on a pu nous laisser faire ça ! » Et pourtant ! Premier projet d’envergure, immense succès public, le Centre Pompidou, inauguré en 1977, porte en lui toutes les préoccupations constitutives du RPBW : le génie du lieu, la question urbaine, la vérité constructive, la quête de légèreté, l’expérimentation. Beaubourg ouvre à Renzo Piano la voie royale des équipements culturels de prestige, comme la fondation Beyeler, à Bâle (1997), ou le Centre culturel Tjibaou, à Nouméa (1998), un bâtiment-paysage guidé par une compréhension profonde de la culture kanake. Des projets qui démarrent systématiquement par de ma­gnifiques croquis au feutre vert, la signature Piano, s’il fallait vraiment en trouver une. Ses bâtiments se suivent, mais ne se ressemblent pas. « Il faudrait être bête pour se répéter. Nous ne disons jamais la même chose, mais nous creusons dans une même carrière. » Si la production du RPBW peut sembler éclectique, c’est d’abord et avant tout parce que chaque réalisation s’imprègne totalement de son contexte : « Au début d’un projet, il faut garder les mains dans les poches et ne pas dessiner trop vite. Il faut savoir écouter le lieu, se balader en silence. »
Dynamique et productif, le Renzo Piano Building Workshop a récemment enchaîné les livraisons d’envergure, largement médiatisées. Il y a The Shard, à Londres (2012), le plus haut gratte-ciel d’Europe à ce jour, « un bâtiment photosensible » qui a réuni jusqu’à 1 500 personnes sur le chantier ; le nouveau Whitney Museum, à New York (2015), « un musée qui parle à la ville » ; le parlement de Malte, à La Valette (2015), « un projet d’obstination et d’entêtement sublime » ; et, en France, la restauration de la chapelle Notre-Dame-du-Haut, à Ronchamp, et son extension (2011), « confrontation pacifique » avec Le Corbusier inspirée par le silence et la lumière. Des édifices qui ont en commun d’avoir suscité de vives polémiques pouvant aller jusqu’au rejet. « Les seules critiques qui servent à quelque chose sont celles qui sont irritantes », sourit Renzo Piano qui en a vu d’autres. Quarante ans plus tôt, le Centre Pompidou avait déclenché les diatribes les plus violentes.

The Shard, à Londres. Construit en 2012, il est le plus haut gratte-ciel d’Europe à ce jour.
The Shard, à Londres. Construit en 2012, il est le plus haut gratte-ciel d’Europe à ce jour. dr-rpbw/stefano goldberg/publifoto-ed lederman-chris martin


Un métier difficile

Malgré le succès, Renzo Piano reste attentif et se pose en fin observateur du monde qui l’entoure. Elu sénateur à vie de la République italienne en 2013, le Génois a décidé de mettre son talent au service de la périphérie, « la ville du futur », qu’il faut selon lui « féconder », « l’enjeu majeur des prochaines décennies ». Il regrette que les centres historiques soient devenus des centres commerciaux, lui qui a dû faire un gros chèque pour conserver son atelier maquette de la rue des Archives, derrière Beaubourg. Avec sa belle vitrine, les marques convoitaient cette adresse prestigieuse en plein Marais. Mais Renzo Piano sait faire preuve de détermination quand il s’agit de protéger ses convictions. « La force de la nécessité est l’une des forces les plus inspirantes », remarque-t-il. A Paris, où il vit et travaille, il construit le nouveau palais de justice aux abords du périphérique, lequel a lui aussi suscité la polémique. Avec ses 160 mètres de haut et ses 100 000 m² de superficie, ce bâtiment XXL – qui accueillera jusqu’à 8 000 personnes par jour – devrait être achevé en 2017. Mais le RPBW ne craint pas les grands écarts. En Afrique, à Entebbe, l’agence travaille sur le nouveau centre de chirurgie pédiatrique pour l’ONG italienne Emergency qui sera construit en terre crue. Une évidence, selon lui, au regard des enjeux bioclimatiques et de la disponibilité des ressources locales.
Dans ce monde inféodé à l’instantanéité, il faut savoir prendre son temps, pense notre homme. « Etre pressé est incompatible avec l’architecture qui vit sur le temps long », affirme Renzo Piano, souvent qualifié d’homme modeste. « C’est de ma faute, j’ai peut-être trop employé ce mot. Certains mots disparaissent au moment même où on les prononce. C’est pareil pour “silence”, “humilité”, “beauté”. La modestie est une dimension assez secrète et certains architectes ont parfois l’air arrogants. Mais c’est parce que notre métier est difficile. Merveilleux, mais difficile. Je connais d’ailleurs le mot “impossible” en dix langues, au moins ! Il faut savoir se défendre. » Un très grand monsieur…

Le nouvel édifice du Whitney Museum, à New York (2015)
Le nouvel édifice du Whitney Museum, à New York (2015) dr-rpbw/stefano goldberg/publifoto-ed lederman-chris martin

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