La cinquième ville de Bavière a de quoi faire des envieux. Avec un taux de chômage de seulement 3,3%, contre 7,1 en Allemagne et 3,6 pour l’ensemble du Land, Ingolstadt est passée du statut de banale ville un peu traditionnelle à celui d’eldorado de l’emploi. Tout cela en grande partie grâce au succès d’Audi.

Le futur centre de congrès commence à prendre forme. Tout près des rives du Danube, un nouvel hôtel de 150 chambres est en phase de finition. Des immeubles de logements poussent aussi ici et là et les routes sont sans cesse élargies pour fluidifier la circulation. « C’est bien simple, résume Jürgen Amann, le directeur de l’office du tourisme, vous pouvez voir des chantiers aux quatre coins de l’agglomération… » Ingolstadt est en plein boom. « Aucune ville en Allemagne ne croît aussi rapidement que la nôtre », confirme, pas peu fier, Gerd Treffer, le porte-parole de la mairie. Depuis quatre décennies, cette commune située à 80 km au nord de Munich accueille, en moyenne, 1 000 habitants supplémentaires par an. « Il ne faut pas remonter tellement loin en arrière pour retrouver des registres dans lesquels la population ne dépassait pas 50000 personnes, explique Peter Heinrich, le directeur d’une agence de relations publiques qui porte son nom. C’est dire le chemin que nous avons parcouru… » Cette cité, créée il y a plus de 1 200 ans et dans laquelle Napoléon Ier a dormi, comprend aujourd’hui plus de 130 000 résidents. Longtemps peuplée uniquement de Bavarois pure souche, elle « s’est beaucoup internationalisée ces dernières années », constate Christina Floss, qui travaille chez Audi depuis trois décennies. La filiale haut de gamme de Volkswagen est la raison principale qui explique la croissance extraordinaire de cette ancienne capitale ducale, qui abrite un fort dans lequel le futur général de Gaulle fut emprisonné pendant la première Guerre mondiale.

Jürgen Amann, le directeur de l’office de tourisme d’Ingolstadt.
Jürgen Amann, le directeur de l’office de tourisme d’Ingolstadt. Heinrich Voelkel

Un exemple de réussite

En vingt ans, la marque, dont les quatre anneaux symbolisent le regroupement en 1932 de constructeurs indépendants (Audi, DKW, Horch et Wanderer), a pratiquement doublé ses effectifs à Ingolstadt, qui atteignent aujourd’hui 41 256 personnes. Le groupe dépense sans compter dans la région. « De 2011 à 2014, nous avons investi environ 9 milliards d’euros dans notre berceau historique », calcule Peter F. Tropschuh, directeur de la responsabilité sociale et environnementale de ce géant, qui a presque quadruplé ses ventes en moins de vingt ans, pour atteindre 1,74 million d’automobiles en 2014. Une rapide visite dans l’immense usine d’Ingolstadt, dont la superficie de 2,2 km2 dépasse celle de la principauté de Monaco, confirme l’ampleur du chantier d’agrandissement lancé par la filiale de Volkswagen. Près de l’Audi Forum, dont le musée attire 400 000 visiteurs chaque année et où 330 personnes viennent prendre possession de leur nouvelle voiture chaque jour, un énorme complexe de bureaux, qui ouvre au compte goutte depuis octobre 2016, abritera bientôt 4 500 employés. A l’arrière de l’usine, où 2 600 A3, A4, A5 et Q5 sortent des chaînes d’assemblage toutes les 24 heures, un immeuble de onze étages accueillera le centre de design du groupe.

La ville cherche à ne plus être aussi « Audi-dépendante »

« Lorsqu’Audi s’enrhume, c’est toute la ville d’Ingolstadt qui a de la fièvre. » Hannes Schleeh aime répéter ce dicton local quand on lui demande l’importance de l’incubateur qu’il dirige. Fondé en 1998, l’EGZ permet à 70 microentreprises d’avoir des bureaux à prix modiques (de 10 à 12 € le m2, frais inclus). Ces PME restent en général cinq ans dans ces locaux avant de partir voler de leurs propres ailes. Depuis son inauguration, cet organisme a permis la création de 600 emplois. Mais Hannes Schleeh veut aujourd’hui aller plus loin. « Je souhaite mettre en place un fab-lab dans le centre-ville afin de permettre aux étudiants d’échanger les idées qui leur viennent en tête et de tester certains projets qu’ils auraient imaginés. » Le nouveau maire d’Ingolstadt, Christian Lösel, cherche, lui, à attirer des entreprises chinoises. Une délégation est déjà partie à Foshan, une ville de 7,2 M d’habitants au sud du pays, et près de 80 sociétés locales vont bientôt débarquer en Bavière pour découvrir les opportunités que leur offrirait l’ouverture d’une filiale locale. Le choix de cette préfecture de la province de Guangdong n’est pas anodin. La ville abrite, en effet, depuis 2013, une usine… Audi.

Une prospérité contagieuse

Le succès grandissant de la marque est une manne pour ses salariés et pour Ingolstadt. En 2015, l’ensemble du personnel du constructeur a reçu une prime exceptionnelle de 6 540 euros, qui s’est ajoutée à des salaires déjà rondelets. « Un ouvrier qualifié peut toucher entre 2 500 et 3 000 euros net par mois après impôts dans cette société », révèle Jürgen Amann. Le pouvoir d’achat des habitants de la ville s’est ainsi envolé de plus de 15% ces quatre dernières années pour atteindre 24 366 euros en 2014. L’an dernier, la municipalité a, pour sa part, perçu 198 millions de taxes de son plus gros contribuable et son endettement est aujourd’hui pratiquement nul. Les hôteliers profitent aussi à plein de ce boom économique.

En cette journée ensoleillée de milieu de semaine, aucune chambre n’était disponible dans la ville à moins de 175 euros la nuit… « Du lundi au mercredi, nous sommes toujours complet, se félicite Dagmar Szinovatz, la directrice de l’Enso Hotel, le plus grand établissement de la commune avec 177 chambres. Nous accueillons un peu moins de monde le reste de la semaine, mais notre taux de fréquentation est toujours élevé, car notre clientèle est composée d’hommes d’affaires à 90%. »

De 2010 à 2014, le nombre de chambres disponibles à Ingolstadt a explosé de près de 21,5%, mais cette hausse arrive à peine à satisfaire les 500 000 visiteurs qui ont dormi dans l’agglomération en 2015 (ils étaient à peine 374 000 en 2010). La santé éclatante d’Audi profite également aux autres entreprises de la région. La cinquième plus grande ville de Bavière abrite, en effet, plusieurs compagnies importantes, comme le géant des magasins d’électronique Media-Saturn, qui y possède son siège. Airbus emploie, pour sa part, près de 4 500 salariés dans la cité, et de nombreux sous-traitants automobiles, comme Continental- Temic ou Faurecia, ont installé de gros sites de production aux alentours. Les PME locales surfent, elles aussi, sur la vague aux quatre anneaux. « Les grands groupes attirent des cadres qualifiés, mais ces employés arrivent fréquemment en famille, et leur conjoint ou conjointe, souvent bien formé, s’installe sans avoir trouvé un emploi, explique Peter Heinrich. De petites sociétés comme les nôtres reçoivent en conséquence des candidatures spontanées de personnes très compétentes, qui n’auraient peut-être pas pensé à nous si elles n’avaient pas suivi leur moitié. » Ce boom n’a toutefois pas que des avantages.

Une ville riche dans un Land riche...

Ingolstadt symbolise à elle seule le spectaculaire redressement économique de la Bavière. Ce Land, qui a longtemps été l’un des plus pauvres d’Allemagne, est devenu l’un des poumons financiers de la première puissance de l’Union européenne. Son produit intérieur brut, de 488 Mds €, est supérieur à celui de 21 des 28 Etats membres de l’UE. Et sa production économique a progressé de près de 20% en dix ans. Avec un PIB par habitant de 53 073 €, les Munichois, au nombre de 1,3 M, habitent l’une des villes les plus riches du vieux continent. La présence de nombreuses multinationales dans la région, comme Adidas, Allianz, Airbus, BMW, MTU Aero Engines, MAN, Siemens ou Audi, explique en partie ce succès, mais ce Land abrite aussi de très nombreuses PME souvent familiales, extrêmement performantes et fortement tournées vers l’international. Les exportations des compagnies locales ont ainsi atteint 168 Mds € en 2013, battant ainsi le record historique de l’année précédente. Le gouvernement régional est aussi parvenu à attirer des entrepreneurs ingénieux : 40% des entreprises informatiques allemandes se trouvent en Bavière et près d’un tiers des brevets déposés dans le pays proviennent de cet État.

Le revers du succès

Le logement commence à devenir le gros point noir de la ville. « Les jeunes et les apprentis doivent aller de plus en plus loin pour trouver un loyer qu’ils seront capables de payer », regrette Christina Floss. Le prix de la pierre s’est en effet envolé ces dernières années. « Le 80 m2 que j’ai payé moins de 140 000 euros en 1999 coûterait aujourd’hui près de 250 000 euros », calcule Thomas Hofmann, le responsable des visites guidées de la commune. « Cela devient complètement fou », critique Wolf Bernharg, un chauffeur de taxi en attente de clients devant la gare. La mairie a bien conscience de ce problème. « Nous allons construire 800 logements dans les trois prochaines années », annonce Gerd Treffer.

La ville fait aussi de gros efforts pour que ses infrastructures supportent la hausse rapide de la population locale. Une nouvelle gare est sortie de terre, en plein cœur de l’usine Audi, pour éviter la circulation incessante de bus remplis de personnels qui bloquent les routes. La construction de nouvelles places de parking aux points cardinaux de la commune est également prévue afin d’encourager les salariés de la région à utiliser les transports publics pour se rendre au travail en centre- ville. Le maire rencontre par ailleurs fréquemment le président d’Audi pour trouver des solutions destinées à simplifier la vie des locaux.

Ingolstadt, sur la piste du succès d’Audi

Un essor toujours soutenu

La cohabitation entre les « Ingolstädter » et les nouveaux arrivants n’est pas non plus forcément très facile. « Nous sommes conscients de ce phénomène, avoue Gerd Treffer. Pour faire plaisir aux habitants qui vivent ici depuis très longtemps, et qui sont souvent assez traditionnels, nous avons rénové le centre historique et nous multiplions les événements typiquement bavarois. Pour les personnes qui ne sont pas du cru et qui sont généralement plus jeunes, nous organisons des concerts et nous avons ouvert un centre où les bikers et les skaters peuvent pratiquer leur sport à côté de danseurs et d’acteurs de théâtre. Nous sommes aussi un peu devenus la capitale européenne du street-art et nous invitons de nombreux artistes spécialisés dans le graffiti à venir chez nous… »

Ces « petits soucis » ne devraient toutefois pas freiner l’essor d’Ingolstadt. Bien au contraire. « Toutes les études montrent que la ville va continuer de croître », assure Norbert Forster, le directeur de l’agence de développement économique de la commune (IFG). « Notre population pourra facilement at teindre 140 000, voire 160 000, personnes à moyen terme. » L’économie locale tourne, quant à elle, toujours comme un moteur bien huilé. La ville construit un nouveau hall d’assemblage gigantesque de deux étages pour accueillir de nouveaux sous-traitants automobiles sur la zone GVZ, située à deux pas de l’usine Audi. Sa construction a déjà englouti 500 millions d’euros d’argent public. Trop à l’étroit sur son site historique, le constructeur vient, pour sa part, d’acheter, avec la mairie, un terrain de 75 hectares, qui abritait une raffinerie, afin d’y construire son nouveau parc technologique. Quand on vous dit qu’Ingolstadt semble promise à un bel avenir…

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