Miquel Tres López
Barcelone, maximale city

Barcelone
Smart city à la catalane

Créative mais pragmatique, la capitale catalane n’a pas été immunisée contre la crise qui secoue l’Espagne depuis 2008, mais elle possède de nombreux atouts et, surtout, un instinct de survie absolument hors pair. De simple cité balnéaire attirant dans ses filets de jeunes touristes fêtards en mal de coma éthylique, elle est devenue the place to be des investisseurs et des entrepreneurs du monde entier.

Dans les guides touristiques comme dans les ouvrages plus austères, un mot apparaît souvent pour qualifier la capitale catalane : fiévreuse. On ajoute généralement « dynamique », « cosmopolite » et « active ». Né à Marseille et vivant à Barcelone depuis trente-sept ans, Philippe Saman, le président de la chambre de commerce et d’industrie française de Barcelone (CCIFB), a vécu toutes les étapes du développement de sa cité d’adoption. Sa métamorphose, grâce aux jeux Olympiques de 1992 – pour lesquels 70 % du budget a été investi dans des infrastructures extrasportives – en a constitué la première marche. La plus récente est sans doute cette reconnaissance de Bruxelles, en 2014, qui a promu la ville capitale européenne de l’innovation en raison de son esprit pionnier en matière de smart city (ville intelligente).
Aux industriels français qui s’adressent à la CCIFB pour s’implanter en Espagne, Philippe Saman vante « une ville vibrante et pleine ­d’opportunités ». Le discours est identique chez Business France, l’entité du gouvernement français qui accompagne également les entrepreneurs français dans la péninsule Ibérique. « Cette ville a une énergie à l’américaine, estime son directeur, Richard Gomes, auparavant en poste à San Francisco. Elle change en per­manence. Il s’y lance et s’y crée sans cesse de nouvelles choses. »

Le quartier Poblenou, une ancienne zone industrielle rebaptisée 22@ en 2000, par la municipalité, pour offrir aux entreprises un environnement innovant.
Le quartier Poblenou, une ancienne zone industrielle rebaptisée 22@ en 2000, par la municipalité, pour offrir aux entreprises un environnement innovant. Miquel Tres López

Le boom du tourisme d’affaires

Naguère, les slogans affirmaient « Barcelone palpite ». Aujourd’hui, on lit sur les panneaux publicitaires, « Barcelone inspire ». Ne s’agirait-il pas de simples artifices de communication ? La ville n’a pas été immunisée contre la terrible crise économique qui secoue l’Espagne depuis 2008. L’explosion de la bulle immobilière y a fait ses ravages. « En 2006, dans le centre de Barcelone, les prix étaient proches de ceux de Paris, se souvient Nestor Lago, de Century 21. Aujourd’hui, le marché frémit à nouveau, mais moins de 30 % des agences immobilières ont survécu. » Tous les observateurs reconnaissent cependant que Barcelone a moins souffert que d’autres. « Ici, le tourisme a masqué la crise en maintenant une certaine activité en centre-ville », explique Elisenda Paluzie, doyenne de la faculté d’économie de l’université de Barcelone. Entre 2000 et 2015, le nombre annuel de touristes est passé de 3 à 8 millions, laissant chaque jour 20 millions d’euros dans les caisses, soit environ 15 % du PIB de la ville. Une aubaine pour l’économie locale, mais la municipalité se voit contrainte de réguler ce tourisme de masse qui dérange une partie de la population. Des manifestations de riverains excédés par les débordements de certains jeunes touristes ont même eu lieu l’été dernier, dans le quartier de La Barceloneta.

Emblème de la ville dessiné par Jean Nouvel, la tour Agbar, ancienne propriété de Suez, va être reconvertie en palace pour accueillir une clientèle d’affaires et de luxe.
Emblème de la ville dessiné par Jean Nouvel, la tour Agbar, ancienne propriété de Suez, va être reconvertie en palace pour accueillir une clientèle d’affaires et de luxe. Miquel Tres López

Etre plébiscitée comme la perle de la Méditerranée pour ses beautés, son goût de la fête et son offre culturelle, d’autres villes s’en ­seraient contentées. Pas Barcelone. Sur l’ensemble des 26 millions de visiteurs annuels (c’est la quatrième ville la plus visitée en Europe), 45 % sont là pour le business. Les autorités ont donc misé sur le tourisme d’affaires (et du luxe), Barcelone devenant ainsi en quelques années la troisième destination dans le monde pour les salons et les congrès internationaux. Pour cette clientèle, on transmute les mètres carrés de bureaux en chambres d’hôtel. Ainsi de la tour Agbar, le ­fameux « geyser pétrifié » de Jean Nouvel ­devenu l’emblème de la ville, ex-propriété de Suez, qui va être reconvertie en palace, tout comme du siège de la Deutsche Bank dans le Passeig de Gràcia, ou encore de l’immense site du chimiste allemand Henkel, dans le quartier de la Sagrada Família.

L’architecture prend de la hauteur

L’hôtel gratte-ciel Porta Fira, réalisé par l’architecte japonais Toyo Ito.

Certes, la ville d’Antoni Gaudí tire une fierté sans pareille de sa Sagrada Família, dont le chantier joue à cache-cache depuis 1882, et de ses exubérantes maisons Art nouveau. On ne plaisante pas avec ce patrimoine qui, parfois, frise le kitsch. Même déférence à l’égard de la vieille ville, où construire et rénover relève du casse-tête. L’architecte barcelonaise Carme Pinós en sait quelque chose : après dix ans d’atermoiements administratifs, elle s’apprête à édifier un grand ensemble de logements et d’écoles élégamment angulaire, derrière le marché de la Boqueria. Pour autant, à l’inverse de Paris, la ville n’est pas rétive à la hauteur, essaimant des gratte-ciel sur tout son territoire avec un dynamisme rare en Europe. Geste inaugural : cette tour des télécommunications de Montjuic, que l’on doit au Valencien Santiago Calatrava, insecte géant planté en plein parc olympique, qui trône à 136 m depuis 1992. Plus pataude dans ses lignes, la tour Mapfre, bâtie à la même époque et située au centre de la cité olympique, coiffe toujours ses consœurs au poteau – jamais dépassée, elle culmine à 154 m. Mais c’est dans les années 2000 que les entreprises locales, avides de mètres carrés de bureaux, ont le plus misé sur la hauteur. Ainsi en est-il du groupe Agbar, la société des eaux de Barcelone et filiale de Suez Environnement, dont le siège est situé dans la tour en ogive du même nom, dessinée par Jean Nouvel et inaugurée en 2004. Ou du groupe Telefónica, dont la branche catalane s’est offert, en 2009, une tour effilée de 111 m signée du Barcelonais Enric Massip-Bosch, juste en surplomb du Museu Blau d’Herzog & De Meuron. Et même si la crise économique a stoppé certains projets au coût prohibitif – la tour en spirale de Zaha Hadid – et en a ralenti d’autres – la tour Sagrera de Frank Gehry, finalement prévue pour 2019 –, la frénésie constructive ne s’est pas tarie pour autant. Dernier exemple en date : la tour Puig (109 m), siège du groupe de cosmétiques catalan du même nom, achevée l’an dernier sur la place d’Europa. C’est là que Jean Nouvel a édifié le Renaissance (110 m) et Toyo Ito, le Porta Fira (113 m), deux hôtels gratte-ciel. Une skyline barcelonaise que ponctuent encore les hôtels Meliá (120 m) et W (90 m), par Dominique Perrault et Ricardo Bofill, preuve d’une industrie touristique en pleine forme.

Tradition industrielle

Si Barcelone a mieux résisté que le reste de l’Espagne aux années de récession, c’est aussi grâce à ses atouts intrinsèques. La ville et son agglomération (4,8 millions d’habitants) concentrent 90 % de l’activité de toute la Catalogne. Cette dernière n’est pas la région la plus peuplée (7,5 millions d’habitants, 15 % de la population espagnole), mais bien la plus riche du pays : 20 % du PIB, 30 % de la production industrielle et 30 % du commerce ­extérieur espagnol. « Nous avons la chance d’avoir une économie très diversifiée, analyse Raül Blanco, coordinateur des études d’économie industrielle à la Generalitat, le gouvernement catalan. Dans l’industrie, pas un secteur ne représente plus de 15 à 17 % du total. »
La tradition industrielle de Barcelone, qui lui valut son surnom de « Manchester de la Méditerranée », s’est forgée dans la métallurgie, l’automobile, le papier et l’alimentaire – c’est ici que sont nés le premier Danone, en 1919, ainsi que les Chupa Chups, en 1958 –, mais elle s’est renforcée dans la chimie (66 % des usines implantées en Espagne) et surtout dans la pharmacie : tous les grands laboratoires ­internationaux y sont présents. Et parmi les services, qui représentent 68,2 % du PIB, ceux qui pèsent le plus lourd sont les services aux entreprises (28 %), devant le commerce (17 %), l’hôtellerie ou les transports (11 %).

Le quartier 22@, où se trouve le Barcelona Growth Centre.
Le quartier 22@, où se trouve le Barcelona Growth Centre. Miquel Tres López

Surtout, quand le marché intérieur s’est effondré, l’ouverture traditionnelle de la ville et de la région vers l’extérieur a permis à l’automobile, à la chimie et à l’agroalimentaire de trouver de nouveaux marchés. « Nous avons pris nos valises et nous sommes allés vendre nos produits à l’étranger, résume Joaquim Gay de Montellà, président du Foment del Treball, l’organisation du patronat catalan. Ce dynamisme des entreprises catalanes a permis à l’Espagne de maintenir son rang dans le commerce extérieur. Cette décision stratégique sur l’exportation a donné une respiration au monde des affaires. » De fait, la Catalogne a battu son record d’exportations en 2014, pour la troisième année consécutive.

Le Barça, une facette du diamant

« Més que un club. » Plus qu’un club. La devise du FC Barcelone n’est pas qu’un artifice de communication. Symbole de la résistance au franquisme, l’histoire du Barça colle avec celle de la Catalogne. Assez rare dans le milieu du football, ce club est une démocratie – les 85 000 socios, ces supporteurs engagés, voteront pour une nouvelle équipe dirigeante cet été –, et véhicule des valeurs qui plaisent aux Catalans – il verse 1,5 M d’euros chaque année à l’Unicef, dont le sigle figure au dos du maillot des joueurs. Le FC de Barcelone est une institution qui contribue fortement à la promotion de l’image de la capitale catalane dans le monde, sans recevoir la moindre subvention publique. Il comptabilise 68 M de followers sur les réseaux sociaux, 97 % de ses supporteurs sont hors d’Espagne, et il a plus de fans en Chine qu’en Europe. Son stade, le Camp Nou (99 786 places), est l’un des sites les plus fréquentés du pays avec 1,6 M de visiteurs chaque année. « C’est l’une des facettes du diamant qu’est Barcelone », résume Laurent Colette, le directeur marketing du FC Barcelone. Entre 2017 et 2021, le club a prévu de rajeunir son stade et de réagencer les 20 ha alentour dont il est propriétaire, soit un investissement de 600 M €.

Hub économique de l’Europe du Sud

Barcelone a un autre atout, qui a joué un rôle primordial pendant les années noires de l’économie espagnole : son attractivité. Les investissements étrangers en Catalogne sont une longue tradition, depuis l’entrée de l’Espagne dans le marché commun en 1986. Plus de 5 500 entreprises étrangères sont implantées dans l’aire métropolitaine de Barcelone, dont 19 % sont allemandes et 16 %, françaises. Parmi ces dernières, 62 % ont choisi cette ­région parce qu’elle concentre 86 % des investissements japonais et 63 % des investissements américains. « Cette ville a une force d’attraction extraordinaire, car elle a toujours eu une vision, avance Mario Rupert, directeur de la promotion à la mairie de Barcelone. Les jeux Olympiques de 1992 ont permis de changer en un temps assez court la perception internationale de l’image de Barcelone. Notre travail est de maintenir très haut cette “marque Barcelone”, symbole de ville attractive et compétitive. » Sa position géographique stratégique et ses infrastructures de transport en font le véritable hub économique du sud de l’Europe. Son aéroport est le dixième d’Europe en trafic passagers et son port accueille, sur ses zones logistiques, de nombreuses multinationales : Nissan, Honda, Mango, Deca­thlon, Carrefour, etc. « L’objectif est de retenir une ­partie des flux venant d’Asie et qui vont pour l’instant vers les ports du nord de l’Europe », remarque l’économiste Elisenda Paluzie.

L’hôtel Arts, bâti pour les jeux Olympiques et au pied duquel ont été installées deux œuvres d’art : l’une, signée Robert Llimós, et l’autre, Frank Gehry.
L’hôtel Arts, bâti pour les jeux Olympiques et au pied duquel ont été installées deux œuvres d’art : l’une, signée Robert Llimós, et l’autre, Frank Gehry. Miquel Tres López

Pour Mario Rupert, « l’atout clé de l’attraction de Barcelone, c’est la qualité de vie qu’on y trouve ». Depuis 1996, la capitale catalane caracole en tête des classements européens dans ce domaine. Mais ce ne sont pas seulement les 2 400 heures de soleil par an, les quatre kilomètres de plage ou les 180 kilomètres de pistes cyclables qui font venir les cadres et leur famille. La qualité de vie se mesure aussi, selon la mairie, par la qualité des écoles, le niveau de ses business-schools classées dans le top 5 européen, ses offres culturelles et com­merciales multiples, et aussi par la sécurité dans les rues. « Malgré une augmentation de l’immigration de plus de 20 % en quinze ans, les Barcelonais n’ont rien perdu de leur capacité à vivre ensemble », se réjouit Jordi Alberich, le directeur du Cercle de l’économie, une sorte de think-tank proeuropéen qui prend le pouls de l’Espagne depuis les années 50.

La Catalogne en chiffres

  • Population : la Catalogne compte 7,4 M d’habitants en 2014 (proche de l’Autriche ou du Danemark), contre 6 M en 1995. L’accroissement est dû à l’immigration. La ville de Barcelone compte 1,6 M de personnes et 4,8 M avec son agglomération.
  • PIB : première région d’Espagne avec 210 Mds €, soit 20 % du PIB national. L’agglomération de Barcelone y contribue pour 90 %. Le revenu annuel par habitant est d’environ 40 000 $ (env. 37 000 €), soit 22 % de plus que la moyenne européenne. La croissance a redémarré en 2014 avec 2 %, et elle est espérée à 2,7 % en 2015.
  • Investissements étrangers : 5 500 entreprises étrangères sont implantées dans la région, qui attire 20 % de l’investissement étranger en Espagne. En nombre de projets, elle est la 3e région en Europe.
  • Industrie : la région représente 25 % de la production industrielle nationale. Elle est très diversifiée : chimie et pharmacie (22 %), métallurgie et machines-outils (22 %), alimentaire et boissons (12 %), automobile et matériel de transport (11 %), papier et arts graphiques (10 %), électronique (7 %) et textile (6 %).
  • Tourisme : plus de 8 M de touristes à Barcelone en 2014, contre 3 M en 2000. Le port est le 4e au monde pour l’accueil de croisières : 2,6 M de passagers en 2014. L’aéroport est au 10e rang européen avec 37,5 M de passagers en 2014.
  • Affaires : sur les 26 M de visiteurs annuels, 45 % viennent pour affaires. Barcelone est la 3e destination au monde pour les salons et congrès.

De nouveaux modèles

Barcelone s’est construite sur un modèle libéral, ouvert sur le monde, sous l’impulsion d’une bourgeoisie catalane plus pragmatique qu’idéologique. Même les soubresauts assez spectaculaires de ces dernières années sur la question de l’indépendance n’ont pas refroidi les investisseurs potentiels. Les économistes et les politiques le confirment. Joan Viñas, un jeune cadre catalan recruté par une PME agroalimentaire néerlandaise qui est en train de s’installer à Barcelone, en a été témoin : « L’entreprise s’est renseignée sur les risques ­politiques éventuels auprès du ministère des ­Affaires étrangères des Pays-Bas, raconte-t-il. On l’a rassurée sur la sécurité de ses investissements, lui précisant que la seule chose qui pourrait peut-être arriver un jour, c’est de devoir changer le drapeau devant l’entrée de l’entreprise. » Pour le politologue Josep Ramoneda, les Catalans n’aiment pas l’aventurisme : « L’indépendance est une utopie disponible, mais ils ne créeront jamais de rupture violente, ils la prendront seulement si elle leur est accordée. »
La prudence en politique n’exclut pas l’audace quand il s’agit de développement économique et technologique. Ainsi, au début des années 2000, le gouvernement catalan a inventé, à l’initiative de son ancien ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Andreu Mas Colell, un nouveau modèle pour la recherche fondé sur un partenariat public-privé, loin des schémas universitaires classiques. Des quinze centres de recherche thématique lancés à l’époque dans le scepticisme général, plusieurs sont devenus des pôles d’excellence de niveau mondial, comme le Centre de régulation génomique (CRG), situé au cœur du parc de recherche biomédicale, près du port de Barcelone, ou l’Institut des sciences photoniques (IFCO), en banlieue sud.

A Barcelone, la qualité de vie est indéniable et explique, en partie, l’attirance des cadres étrangers qui n’hésitent pas à venir s’installer ici avec leur famille.
A Barcelone, la qualité de vie est indéniable et explique, en partie, l’attirance des cadres étrangers qui n’hésitent pas à venir s’installer ici avec leur famille. Miquel Tres López

Gastronomie : de juteuses affaires familiales

Si le Pays basque est sans conteste la terre culinaire la plus étoilée d’Espagne, la Catalogne n’est pas en reste. Mais ici plus qu’ailleurs, la haute cuisine est une affaire de clans. Des clans, comme celui des Adrià, qui fourbissent leurs recettes dans l’arrière-pays, loin de la métropole, et fondent sur Barcelone une fois leur renommée bien assise. Chantre de la cuisine moléculaire, Ferran Adrià s’est élevé en chef star avec son restaurant El Bulli, à Roses. En 2011, El Bulli ferme ses portes – on attend la version 2 pour 2016 – mais Adrià n’a pas remisé sa toque pour autant. A Barcelone, avec son frère Albert, il ouvre Tickets Bar, restaurant de néotapas, et 41 Grados Experience, une table ultrasophistiquée. Viendront
ensuite un bistrot old school (Bodega 1900), un restaurant nikkei (Pakta) – cette cuisine des immigrés japonais du Pérou – et deux mexicains (Hoja Santa et Niño Viejo), en attendant le bien nommé Enigma pour 2016. Le tout, en à peine quatre ans. La chef Carme Ruscalleda règne quant à elle sur son 3-étoiles de Sant Pol de Mar, sur la côte, mais, depuis 2009, elle dirige, avec son fils Raül Balam, le restaurant Moments, au rez-de-chaussée de l’hôtel Mandarin Oriental de Barcelone. Quant aux trois frères Roca, à la tête de l’une des meilleures tables du monde (El Celler de Can Roca, à Gérone), ils tiennent, depuis 2004, les cuisines du très design hôtel Omm. Mais la famille la plus puissante, c’est celle qui se cache derrière Tragaluz, groupe phare de la restauration barcelonaise fondé par la femme d’affaires Rosa Esteva et son fils Tomás Tarruella, avec un portefeuille d’une dizaine de tables chic. Hyperactif, le même Tomás lance, en 2003, En Compañia de Lobos, un bouquet de restaurants branchés qui essaiment jusqu’à Madrid et à Mexico, et qui s’enrichira, d’ici à la fin de l’année, de trois nouveaux lieux barcelonais dessinés par le génial architecte brésilien Isay Weinfeld.
A la déco ? La famille, encore : c’est parfois Sandra, sœur de Tomás, qui s’y colle.


La ville s’appuie aujourd’hui sur le reten­tissement international du Mobile World Congress, qui attire chaque printemps près de 100 000 professionnels des télécommunications et des médias, pour améliorer son image jeune, moderne et technologique. Ce salon du mobile n’est pas qu’un simple événement annuel : il sert de locomotive à la stratégie de la mairie pour attirer davantage d’investisseurs sur les nouvelles technologies. La mise en place de nombreux équipements de type clusters et incubateurs a placé Barcelone au quatrième rang des villes les plus attractives pour lancer une start-up. Barcelona Activa, le bras armé de la municipalité pour le développement économique, a enregistré 1 800 créations d’entreprises en 2013. Cette volonté de la municipalité de donner aux entreprises des infrastructures et des environnements innovants se matérialise dans le quartier Poblenou, une ancienne zone industrielle où l’on respirait autrefois la poussière et les fumées d’usine. Depuis 2000, Poblenou a été rebaptisé quartier 22@, ou quartier de l’innovation. Exemple de régénération urbaine réussi, ce secteur a vu progressivement les entreprises polluantes quitter la ville pour s’installer dans l’arrière-pays. Certes, la crise a ralenti le rythme des aménagements, mais les nouveaux équipements destinés à en faire le laboratoire catalan de « l’économie de la connaissance » n’ont cessé d’émerger. On y trouve des campus, des centres de recherche et développement et divers clusters regroupant, par spécialités, des entreprises de médias, des technologies de l’information et de la communication (TIC), de la biomédecine et de l’énergie. Le bâtiment le plus emblématique de la politique menée par la mairie « pour l’aide aux entreprises et pour favoriser le dialogue entre l’administration et le secteur privé » est le Barcelona Growth Centre, un cube futuriste de huit étages posé à quelques encablures de la tour Agbar. Mais le quartier 22@ est aussi devenu le laboratoire principal où sont testées les multiples expériences qui font de Barcelone une cité pionnière de l’intelligence urbaine : gestion de l’eau, des déchets urbains, de l’énergie ; régulation du trafic et du stationnement par capteurs ; contrôle des nuisances sonores, etc. Cet urban lab créé par Barcelone propose un terrain de jeux à tous les groupes qui s’intéressent au modèle des smart cities (Nissan, Cisco, Schneider Electric, Suez Environnement, Veolia, etc.). En lançant également des fab-labs (Ateneus de ­Fabricació), ces laboratoires ouverts à tous les publics, inventés par le MIT dans les années 90, qui facilitent le travail en réseau via les ­médias sociaux, Barcelone confirme sa ­volonté d’associer le citoyen à cette aventure vers la ville de demain. En effet, si la muni­ci­palité est convaincue que l’innovation techno­logique est un levier de croissance ­économique, elle aussi estime qu’elle doit contribuer à l’amélioration de la qualité de vie de ses habitants.

Le Barcelona Growth Centre.
Le Barcelona Growth Centre. Miquel Tres López

Business de la fête : Barcelone est-elle toujours dans le coup ?

Certes, les bars et les clubs barcelonais, souvent surpeuplés et parfois musicalement indigents, peuvent vite vous passer l’envie de guincher. Certes, les soirées les plus cool sont ponctuelles, sur invitation, et battent leur plein dans des spots sans devanture. Certes, encore,
les bambocheurs barcelonais ont la réputation prétentieuse, quand Madrid étoffe son offre de fêtes sympas. Et pourtant, la capitale catalane attire toujours des hordes de jeunes en mal de fêtes, maintenant son aura noctambule depuis les années 90. Comment fait-elle ? Reconnaissons que les dance-floors mythiques, comme le Razzmatazz ou l’Apolo, ont
su le rester, bookant encore et toujours les DJ les plus fameux de la planète. Mais davantage que le clubbing, ce sont les festivals qui propulsent Barcelone en tête des destinations festives. Il faut voir à quel point le Sonar, immense raout électronique, transforme la ville, pendant une petite semaine de juin, en un Woodstock surexcité – qui attire plus de 100 000 amateurs et rapporte plus de 50 M € – où se côtoient techno mainstream et musiciens novateurs. Depuis 2001, c’est le festival Primavera qui enchante 150 000 fans de rock
indé massés, au mois de mai, sur le Forum, énorme esplanade en bord de mer. Un succès tel que le festival a lancé une franchise à Porto, en 2012, et que la société Primavera Sound organise les tournées en Espagne de tous les groupes branchés. Quant au festival Circuit, lors duquel se déhanchaient, à l’occasion de l’édition 2014, quelque 70 000 garçons torse
nu dans l’aqualand Illa Fantasia, il a renforcé encore un peu plus l’image de Barcelone comme épicentre européen des fêtes gay. Une collection d’événements mastodontes ?
Pas seulement. Parmi les jeunes initiatives festives, le réjouissant Brunch Electronik fait danser, en plein air, une foule pas encore trop compacte composée de hipsters, de gothiques
et de bobos avec enfants (si, si !) au son de la meilleure musique électro. Un festival dominical qui fête sa deuxième saison dans l’enceinte génialement kitsch du Poble Espanyol, un vrai-faux village pour l’Exposition universelle de 1929. Qu’on se rassure, la fête à la catalane, a encore, malgré tout, de beaux jours devant elle.

Si Barcelone a moins souffert de la crise que le reste de l’Espagne, c’est surtout grâce au tourisme, qui a grandement soutenu l’activité économique en centre-ville.
Si Barcelone a moins souffert de la crise que le reste de l’Espagne, c’est surtout grâce au tourisme, qui a grandement soutenu l’activité économique en centre-ville. Miquel Tres López

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